Il aime autant les roussettes, que les oiseaux marins. Depuis plus de dix ans, Malik Oedin se dévoue quotidiennement pour le bien-être des espèces fragiles et menacées. Passionné de nature, de mer et d’environnement, il n’a de cesse de parcourir le Caillou pour sensibiliser les populations aux problématiques qui lui sont chères. La rédaction a discuté longuement avec Malik Oedin, le Calédonien qui vit à 100 km/h, autant sur terre qu’en mer.

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Bonjour Malik et bienvenue sur NeOcean. Avant toute chose, est-ce que tu es plutôt roussettes ou oiseaux marins ?

Les roussettes c’est vraiment ma passion, c’est le travail que j’ai mené et que je mène encore. Je les ai découvert à travers mon travail mais aussi dans ma vie de tous les jours. C’est une espèce qui m’intéresse tout particulièrement que ce soit par rapport à son importance pour la biodiversité, pour nos écosystèmes, nos forêts ou pour notre patrimoine culturel, à nous Calédoniens. C’est dans le top 1 de ce que j’apprécie. 

Les oiseaux marins c’est plus le lien que j’ai par rapport à la mer. J’ai découvert beaucoup d’espèces via le travail. En tant que pêcheur, je les utilisais comme indicateur pour savoir s’il y avait du poisson et aussi comme indicateur météo. Après, j’ai réellement découvert la richesse en termes de biodiversité sur mes missions. Donc les deux m’intéressent mais les roussettes c’est vraiment une passion. 

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On t’a souvent vu dans les médias mais qui es-tu vraiment Malik ? Peux-tu nous présenter ton parcours professionnel ?

J’ai fait une licence de la science de la vie, de la terre et de l’environnement à l’UNC entre 2010 et 2012. Entre 2013 et 2015, j’ai passé un master en génie écologique à Poitiers et c’est là où j’ai vraiment découvert la recherche appliquée, sur la façon de l’utiliser pour éclairer la gestion des espèces, menacées ou envahissantes. 

J’ai eu la chance de faire deux stages, qui m’ont vraiment convaincu que j’aimais travailler sur ces thématiques-là. Ma première spécialisation ça a été sur les écrevisses rouges de Louisiane, faite en Métropole. Ensuite, j’ai eu ma première expérience en Nouvelle-Calédonie, en province Nord, sur les chats domestiques retournés à l’état sauvage, sur la presqu’île de Pindaï. J’ai pu combiner les compétences que j’avais acquis d’un point de vue opérationnel sur le terrain avec l’analyse de données. 

Je suis revenu de Métropole en 2015 pour faire mon stage et après ma soutenance, j’ai travaillé pour l’IAC pendant un an sur les problématiques de la faune sauvage : les roussettes, les bulbuls et les escargots de l’Île des Pins. Ensuite, j’ai travaillé à l’IRD, sur les colonies d’oiseaux marins sur mine et sur les îlots du Grand Sud. 

Je suis également chercheur indépendant dans le domaine de la conservation des chauves-souris, de la chasse, des espèces invasives, des oiseaux marins et de la conservation des écosystèmes insulaires. J’ai d’ailleurs publié un article scientifique avec des collègues à ce sujet.

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Quel est ton rôle au sein de la province Nord ?

Je m’occupe principalement de deux projets : le programme Horizon Roussettes et le projet SARA. Pour les roussettes, maintenant que les propositions ont été faites, il faut les faire analyser par les services. Ce sera ensuite soumis aux élus de la Province Nord, pour qu’il puisse choisir la meilleure gestion des roussettes pour demain. On fait aussi des actions de sensibilisation avec les agents de la Province Nord, avec les gardes natures et les associations environnementales

On fait aussi de la sensibilisation auprès du jeune public, avec les scolaires notamment avec le CIE – le Centre d’Initiation à l’Environnement. Je coordonne aussi toute la partie administrative et opérationnelle du projet SARA. Je suis souvent en mission sur les îlots. Tout ça, c’est beaucoup d’investissement personnel.

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Peux-tu nous parler du projet SARA ?

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© Malik Oedin – PN

SARA, c’est le projet de Sauvegarde Sauvegarde, restauration et adaptation des colonies d’oiseaux marins et des services écosystémiques associés. C’est en lien avec les perturbations d’origine humaine et le changement climatique. De manière globale, on va lutter contre les différentes menaces qui pèsent sur les oiseaux marins, dans l’une des plus importantes zones pour la conservation des oiseaux, sur 17 îlots du Nord. Ils vont de Kaala-Gomen à Poum, et notamment beaucoup d’îlots dans la région de Koumac. On va lutter contre les espèces envahissantes, comme les rongeurs, et aussi contre les Figuiers de Barbarie. 

Ces espèces envahissantes entraînent une dégradation de l’habitat des oiseaux et aussi un impact sur leur reproduction. Une fois qu’on a restauré ces habitats, on va stimuler les colonies d’oiseaux marins, pour qu’ils reviennent sur ces sites, qui sont devenus plus propices à leur reproduction. On va aussi gérer les zones de ponte, en utilisant la réglementation avec la pose des mats et de filets de protection pour signaler les zones de nidification

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On te connaît aussi beaucoup par rapport aux roussettes. Comment ce projet a-t-il démarré ? 

Lors de mon premier emploi dans le domaine de l’environnement à l’IAC, avec mon supérieur, on a décidé de monter ensemble un projet de thèse. Il y avait ce besoin d’aller plus loin sur les roussettes et moi ça me plaisait beaucoup en tant que Calédonien de pouvoir participer à une meilleure préservation de ces espèces. J’ai eu une bourse des provinces Nord et Sud, pour pouvoir mener ma thèse sur l’état des populations de roussettes et sur l’impact du braconnage et de la chasse. J’ai finalisé ma thèse en 2021 où j’ai pris la coordination du programme Horizon Roussettes pour la Province Nord.

Malik
L’amoureux des roussettes © Sophia Ighiouer – IAC

C’est vraiment une énorme chance car j’ai eu l’opportunité de mettre en pratique les résultats et les conclusions de ma thèse sur le terrain, à travers ce programme et piloter un travail pour la gestion concertée des roussettes. J’étais entourée d’une équipe impliquée autant que moi sur la volonté de travailler avec les populations pour améliorer la situation. 

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Quelles grandes actions/mesures ont été mises en place ?

On a passé beaucoup de temps avec les gens, pour leur expliquer le projet et mettre en place un groupe de concertation sur la gestion des roussettes. Une vingtaine d’habitants de la Province Nord a été formée. Ils ont donc formulé 27 propositions pour le futur des roussettes. 

Il y a aussi eu le premier forum dédié aux roussettes en Nouvelle-Calédonie qui a servi à sensibiliser sur l’urgence de mieux gérer et préserver les roussettes. Si on ne fait rien, on risque de perdre 80% de cette population dans les trente prochaines années. Tous les acteurs impliqués – Provinces, chercheurs, chasseurs, associations environnementales – ont pu s’exprimer sur la gestion de l’espèce. On a aussi mis en place des interactions solides avec les coutumiers dans le cadre de ce projet pour voir comment on pouvait articuler la gestion provinciale et celle de proximité. 

Au cœur de tout ça, c’est l’implication de toute l’équipe. Pendant plus d’un an, on était en déplacement sur l’ensemble de la Province Nord pour rencontrer les gens, pour récolter leurs avis, propositions et ensuite les transmettre au groupe de concertation. A l’heure actuelle, dans le Nord, on chasse au moins 52 000 roussettes chaque année. Même si chacun chasse de son côté, à la fin, ça fait un énorme cumulé. Alors la question c’est de savoir comment on gère mieux tous ensemble ?

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Un mot sur l’association Gardien des îles que tu as créé en 2018 ? 

C’est une association que l’on a fait avec un groupe d’amis en 2018. On s’est rendu compte, en tant qu’habitants de la commune de Païta et usagers des îlots alentours, qu’il y avait une dégradation. Elle est liée à la hausse de la fréquentation et aux pratiques des usagers sur l’îlot. On a voulu créer cette association pour aider à concilier la préservation de l’environnement et les usages qui sont faits sur la zone.

On a mené des actions de nettoyage, des actions de reboisement et de contrôle des Figuiers de barbarie. En termes de suivi écologique, on a dressé un inventaire des oiseaux marins et un inventaire botanique. L’idée c’est d’être un organisme opérationnel auquel la mairie de Païta et/ou la Province Sud peut faire appel pour mettre en place des actions sur les îlots de la zone.  Il faut mettre en place des actions qui soient cohérentes avec les attentes des collectivités et les enjeux qu’on a sur la zone.

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Yvérick et Malik, amis et membres actifs de l’association © Gardiens des îles

On a répondu à des appels à projets pour essayer d’avoir un peu plus de budget pour mener à bien nos actions. On essaye aussi de servir de tremplin, notamment aux jeunes diplômés, en mettant en place des petits contrats. Je pense notamment aux étudiants de l’université ou ceux qui reviennent de Métropole, qui ont un parcours dans l’environnement. L’objectif est d’essayer d’augmenter leurs compétences via les activités de l’association.

Grâce aux partenariats mis en place par la mairie de Païta et le bureau d’études Littoralys mais également les soutiens de l’Office français de la biodiversité et de la Province Sud, l’association commence à mettre en place et participer à de grands projets pilotes pour la Nouvelle-Calédonie comme l’Atlas de la Biodiversité Communale de Païta et le projet DRIM 300. Le soutien de la ville de Païta et de la Province Sud à l’association va permettre de développer et pérenniser ses activités de gestion de proximité.

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Comment expliquer ton engouement pour l’environnement et la nature ? Comment décrirais-tu ton lien à l’océan ?

C’est naturel chez moi. C’est une vocation, une passion. Je me dois de contribuer à l’environnement. J’aime particulièrement la dimension et les initiatives associatives. Le fait d’avoir pu naviguer entre la recherche et la gestion, ça me permet de partager aussi mes compétences et les bonnes pratiques pour mener des actions cohérentes et positives. 

Quand j’étais petit, j’étais tout le temps en mer pour me promener, pour aller pêcher. C’était presque tous les jours ! C’est une place centrale dans mon quotidien, dans ma personnalité et dans ma vision des choses. On a une richesse de biodiversité et ça apporte beaucoup aux Calédoniens, en termes de ressource alimentaire notamment. Ça fait aussi partie de notre identité, c’est quelque chose qui nous définit et le fait qu’on habite sur une île, c’est l’océan qui nous connecte à tout le reste. Avec le projet SARA, j’apprécie beaucoup d’être sur le terrain, d’être en mer. C’est un gros plus pour moi.

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Malik, aurais-tu un dernier message à faire passer à nos lecteurs ? 

Avec mes expériences, je dirais qu’on a tous à y gagner de mieux préserver l’environnement. C’est bon pour nous, pour les générations futures, pour la planète. Ça encourage aussi tous les acteurs à travailler ensemble : les agents des collectivités, les associations, les coutumiers, des particuliers investis…. 

Aux nouvelles générations : n’hésitez pas à vous investir dans la préservation de l’environnement, à contacter des spécialistes dans les domaines qui vous intéressent et notamment les associations. Elles sont toujours intéressées à former des gens et à avoir plus de troupes sur le terrain. Il faut vraiment recentrer cette problématique de préservation de l’environnement, au niveau de notre quotidien.

A ceux qui ont les cartes en main, il faut placer la préservation de l’environnement comme une priorité, pour le bien commun.  

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