Quid des espèces vivant dans les océans ? Cette question pourrait paraître simple, mais elle ne l’est pas pour autant. Selon le Registre mondial des espèces marines (WoRMS), plus de 247 000 espèces marines étaient validées en mars 2025 et près de 2 600 nouvelles s’y sont ajoutées cette seule année.
En Nouvelle-Calédonie, les chiffres avancés varient eux aussi fortement selon les sources : 9 000, 15 000, parfois plus. En fait, l’inventaire du vivant marin n’est jamais vraiment terminé. Claude Payri, directrice de recherche à l’IRD et spécialiste des algues marines, a aidé la rédac’ à comprendre ce que l’on sait déjà et ce qui reste à découvrir…
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Un inventaire mondial en évolution perpétuelle
« L’évaluation du nombre d’espèces marines, quelle que soit la région et a fortiori sur le plan mondial, est un effort collectif d’experts en taxonomie du monde entier » – Claude Payri
Les données sont centralisées dans le WoRMS, mais tous les groupes d’animaux ne sont pas égaux face à la connaissance scientifique. La mégafaune (baleines, dauphins, requins) est la mieux étudiée, mais elle n’est que « peanut » parmi tout le vivant marin. À l’inverse, les macro-invertébrés comme les crabes, mollusques ou éponges, qui constituent une part bien plus importante de la biodiversité, restent majoritairement sous-documentés. Les taxonomistes de ces groupes estiment à quelques dizaines de milliers d’espèces à découvrir. Sans parler de l’infiniment petit, où le champ des découvertes est encore plus vaste !
Chaque année, plusieurs milliers d’espèces marines sont décrites dans le monde, un chiffre qui varie selon les groupes biologiques, les régions et les moyens déployés pour les étudier. Face à l’accélération de l’érosion de la biodiversité, des réseaux scientifiques ouverts comme Ocean Census, se sont structurés à l’échelle mondiale pour mutualiser des techniques modernes : ADN environnemental, imagerie haute résolution, intelligence artificielle. Plusieurs programmes menés en Nouvelle-Calédonie utilisent d’ailleurs déjà ces outils.


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L’éternel hotspot calédonien
Pourquoi il y a-t-il de telles variations entre les chiffres avancés pour la biodiversité marine calédonienne ? Claude Payri explique que « les écarts sont dus à plusieurs facteurs : les groupes biologiques pris en compte, les types d’habitats, les dates de publication, la mise à jour des inventaires et la validation des espèces observées ». Un inventaire n’est donc jamais une photographie figée, c’est plutôt un instantané qui dépend de qui compte, quoi et quand.
Ce dynamisme scientifique explique en grande partie la réputation de hotspot de la Nouvelle-Calédonie. Le territoire hérite d’une longue tradition d’exploration des grands fonds, portée historiquement par les campagnes Musorstom (devenues Deep Sea), pilotées conjointement par le Muséum national d’Histoire naturelle et l’IRD. Ainsi, les fonds marins calédoniens comptent aujourd’hui parmi les mieux documentés au monde. Mais la richesse affichée n’est pas qu’une question de biodiversité brute.
« Ce n’est pas tant que la Nouvelle-Calédonie est plus riche que les épicentres de biodiversité tels que les Philippines ou l’Indonésie que l’effort consenti de recherche et le dynamisme des chercheurs et amateurs » – Claude Payri
Un exemple frappant sont les inventaires de nudibranches, ces limaces de mer aux couleurs flamboyantes, qui dépassent aujourd’hui sept cents espèces rien qu’à Ouvéa, dont plusieurs dizaines nouvelles pour la science.


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Le job des taxonomistes
Malgré cette avance, d’immenses zones du territoire marin calédonien restent vierges de toute observation scientifique. Les grands fonds, les monts sous-marins ou simplement les pentes récifales au-delà de quarante mètres, trop profondes pour la plongée autonome, trop complexes pour les engins de dragage classiques et qui recèlent encore une part importante de l’inconnu. Le programme La Planète Revisitée, porté par le Muséum et l’IRD, s’attache justement à combler ces angles morts en étendant les recherches à des groupes longtemps négligés, à l’aide des nouvelles technologies génétiques. Et même les milieux les mieux connus réservent des surprises…
« Il est fort probable que de nouvelles espèces soient découvertes pour des groupes bien connus comme les poissons par exemple. » – Claude Payri
Décrire une nouvelle espèce est un processus long, presque artisanal. Tout commence sur le terrain, où un œil expert peut suspecter une découverte dès l’observation. Vient ensuite le travail de laboratoire, entre analyses morphologiques, anatomiques, microscopiques, confrontées aux données génétiques.
« Si les caractères ne correspondent à aucune espèce décrite et si les données génétiques sont également originales, alors une nouvelle espèce peut être décrite sur ces bases. » – Claude Payri
Ce travail prend en moyenne trois ans entre la récolte et la publication qui valide officiellement l’espèce et peut s’étirer sur plus de dix ans pour les groupes les moins bien connus, faute parfois de spécialistes disponibles. Le séquençage génétique lui, va aujourd’hui plus vite que la comparaison avec les données historiques ! De nombreuses espèces sont ainsi déjà identifiées génétiquement, mais attendent encore d’être formellement décrites et nommées. En Nouvelle-Calédonie, une dizaine d’espèces d’algues vertes et rouges sont actuellement à l’étude, en attente de publication.

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Recenser pour protéger
« On ne peut protéger et correctement gérer que ce que l’on connaît. » – Claude Payri
Au-delà de la curiosité scientifique, cet inventaire du vivant a un réel objectif. Les collections naturalistes et les bases de données comme le WoRMS ne sont pas juste des catalogues, elles forment des archives vivantes de l’état de la biodiversité à un instant donné et permettent de suivre son évolution dans le temps face aux changements globaux. Les espèces endémiques qu’elles révèlent sont une part du patrimoine calédonien, que l’on doit continuer de préserver !
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