2%, c’est la part que représente la Nouvelle-Calédonie dans le total des interactions homme-requin recensées dans le monde depuis 1980. Un chiffre qui paraît pas si énorme, jusqu’à ce qu’on le remette en perspective ! Avec environ 270 000 habitants, le Caillou pèse pour à peine 0,003% de la population mondiale. Rapporté au nombre d’habitants, on n’est donc pas seulement « concernés » par le risque requin ; on est, statistiquement, l’un des endroits du globe où il est le plus présent. Une étude scientifique publiée en 2025 dans Scientific Reports, intitulée « Variability of environmental, contextual and individual factors in human-shark interactions in New Caledonia, 1980–2022, with some comparisons to Reunion Island » et menée par des chercheurs de l’Université de La Réunion et de l’IRD, a épluché quarante-deux ans d’archives pour comprendre le pourquoi du comment.
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Un territoire surexposé
Entre 1980 et 2022, les chercheurs ont recensé 62 interactions entre humains et requins en Nouvelle-Calédonie, dont quinze mortelles, soit un taux de mortalité de 24%, presque trois fois supérieur à la moyenne mondiale de 9%. De quoi vraiment installer l’idée d’un territoire à hauts risques. Mais le détail des chiffres raconte une histoire plus nuancée qu’un simple « il y a plus de requins chez nous ».
D’abord, qui sont les victimes ? Sur l’ensemble de la période, ce sont très majoritairement des chasseurs sous-marins(35 cas sur 62, soit 56,5 %), loin devant les baigneurs (quinze cas) et les pratiquants de sports de glisse (onze cas). Logique, la chasse sous-marine est une activité particulièrement ancrée dans la culture calédonienne ! Mais l’étude pointe un paradoxe, celui que si les chasseurs sous-marins sont les plus exposés en fréquence, ils sont loin d’être les plus vulnérables. Leur taux de mortalité n’est que de 17%, contre 27% pour les baigneurs et 45,5% pour les pratiquants de sports de glisse.
« Ce dernier point s’explique par le fait que les chasseurs équipés d’un harpon peuvent repousser les requins. Le port d’un masque de plongée constitue également un facteur de protection, car il permet aux chasseurs d’établir un contact visuel avec les requins. » – Les auteurs de l’étude
Alors qu’un surfeur ou un kitesurfeur allongé ou debout sur sa planche, ne voit rien venir…

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Le tournant 2007-2010
C’est là que l’étude devient vraiment intéressante pour qui s’intéresse à l’évolution récente du risque. Les chercheurs ont cherché, parmi toutes les années possibles, celle qui marquait la rupture statistique la plus nette dans les données. Et c’est 2007 qui sort du lot, avec le plus grand nombre de variables qui basculent significativement à partir de cette date ! En fait, avant 2008, les interactions impliquant des pratiquants de sports de glisse étaient quasi inexistantes avec un seul cas sur 29 (3,5%). Alors qu’après 2008, leur part grimpe à 30% (10 cas sur 33). Et ce n’est pas un hasard si dans le même temps, sept de ces dix interactions surviennent dans les baies de Nouméa (une zone qui n’avait connu strictement aucune interaction avant 2010). En effet, le kitesurf et le wingfoil sont des activités en plein essor depuis le milieu des années 2000 et elles ont amené une nouvelle population d’usagers dans des eaux jusque-là peu fréquentées par cette pratique. Les chiffres confirment d’ailleurs ce lien avec la météo marine. La houle moyenne enregistrée lors des interactions est passée de 0,75 mètres avant 2008 à 1,2 mètres après. Une différence statistiquement significative ! Du vent et de la houle, c’est la météo qui fait le bonheur des riders mais qui est aussi celle qui les expose davantage…
Une autre évolution marquante est la dangerosité des espèces impliquées. La part des interactions causées par les requins les plus redoutés (tigre, bouledogue et requin blanc) est passée de 44% avant 2008 à 83% après, parmi les cas où l’espèce a pu être identifiée. Et le taux de mortalité grimpe lui aussi, de 17% avant 2008 à 45% après. Ce ne sont donc pas seulement les usages qui ont changé, c’est aussi tout le profil de risque qui s’est durci en une quinzaine d’années.

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La Réunion, miroir inversé de la Nouvelle-Calédonie
Pour donner du relief à ces chiffres, les chercheurs ont comparé la Nouvelle-Calédonie à un territoire qui lui ressemble par bien des aspects : La Réunion. Climat tropical comparable, faune et flore sous-marines proches et un nombre d’interactions étonnamment similaire sur la période (60 contre 62). De quoi désigner les deux îles comme deux des points chauds mondiaux des interactions homme-requin, rapporté à la taille de leur population. Mais l’analyse comparative révèle surtout des profils de risque quasiment opposés…
À La Réunion, les interactions mortelles touchent avant tout les pratiquants de sports de glisse, dans des eaux turbides. À savoir que, là-bas, deux tiers des cas surviennent en eau trouble ou très trouble, parce que la houle (qui fait le bonheur des surfeurs) remue aussi le fond marin… En Nouvelle-Calédonie, c’est plutôt l’inverse avec trois interactions sur quatre qui se produisent en eau claire ou légèrement trouble. Ce sont d’ailleurs surtout les chasseurs sous-marins qui sont concernés, une activité qui se pratique justement par bonne visibilité. En gros, la turbidité de l’eau, qui est souvent pointée comme LE facteur de risque requin dans l’imaginaire collectif, n’est pas un facteur universel. Elle dépend entièrement des usages locaux et du type de sport pratiqué sur chaque territoire. Et la mortalité, côté réunionnais, grimpe à 46% contre 24 % en Nouvelle-Calédonie, portée notamment par un taux de mortalité chez les baigneurs qui atteint 83%.
« L’île de la Réunion a connu des interactions mortelles entre l’homme et les requins lors de la pratique de sports de glisse dans des eaux troubles, tandis que la Nouvelle-Calédonie a connu des interactions non mortelles entre l’homme et les requins lors de la pêche sous-marine en eaux claires » – Les auteurs de l’étude


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Ce que ça change pour Nouméa aujourd’hui
Au-delà du constat statistique, l’étude trace une frontière nette entre deux Nouvelle-Calédonie… Celle d’avant 2007, où le risque restait largement circonscrit aux activités traditionnelles (chasse sous-marine, baignade) sur la côte Est et aux Loyauté et celle d’après, où l’essor des sports de glisse a fait émerger un risque nouveau, concentré dans les baies de Nouméa et statistiquement plus mortel.
Deux filets anti-requins ont été installés à la Baie des Citrons et au Château Royal, respectivement en 2023 et 2024, mais ils ne protègent que les baigneurs. Pour les kitesurfeurs, wingfoileurs, va’a, etc. la pose de filets ne leur serre pas à grand-chose… Les auteurs de l’étude évoquent plutôt les dissuasifs électriques individuels comme piste la plus praticable pour ces usagers, rappelant que « ce type de dispositif peut réduire le nombre de morsures de requins parmi les trois espèces responsables du plus grand nombre d’accidents mortels ». En attendant, que la recherche continue d’éclairer un phénomène qui reste encore aujourd’hui, en pleine évolution.
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