« Le scarabée rhinocéros », ce nom vous semble familier n’est-ce pas ? On sait que oui, il fait beaucoup parler de lui en ce moment… Cet insecte brun noir de quelques centimètres est en train de devenir l’un des plus gros casse-têtes environnementaux de Nouvelle-Calédonie. Détecté officiellement en 2019 à l’aéroport de La Tontouta, Oryctes rhinoceros a depuis bien posé ses valises sur notre caillou. Même les îles Loyauté n’échappent pas à sa visite…

Originaire d’Asie du Sud-Est, ce coléoptère s’attaque au cœur des cocotiers et palmiers, qu’il peut finir par tuer. C’est une vraie menace pour les paysages calédoniens, la biodiversité, mais aussi pour la filière coprah et les nombreux usages culturels liés au cocotier. Dans un livret technique publié en 2023 par la Chambre d’agriculture et de la pêche Nouvelle-Calédonie, l’Agence rurale et le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, la DAVAR reconnaissait déjà qu’« une éradication à grande échelle n’étant plus possible sur la grande terre, une gestion à long terme du ravageur est désormais nécessaire ». La rédac’ a échangé à ce sujet avec Matthieu Yvin, gérant de la société Burovert, pour qui le constat est déjà sans appel…

« Maintenant qu’on en voit partout aujourd’hui, c’est que c’est trop tard. » – Matthieu Yvin, gérant de Burovert

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Tout ce qui est petit n’est pas mignon

L’une des principales difficultés dans la lutte contre le scarabée rhinocéros réside dans son mode de développement. Avant d’être un adulte accompli, l’insecte passe entre quatre et six mois à l’état larvaire puis environ six semaines au stade nymphal. Et pendant ce temps-là, impossible ou presque de les repérer. En effet, ce sont des petits malins ! Les adultes attaquent les palmiers et cocotiers, mais les femelles préfèrent déposer leurs œufs dans les déchets végétaux, les troncs en décomposition, les tas de compost ou les souches humides. 

« Le problème avec cet insecte, c’est qu’il pond à un autre endroit qu’il chasse. » – Matthieu Yvin, désemparé

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© Jean-Alexis Gallien-Lamarche

Cette dissociation entre les zones de reproduction et les zones d’attaque complique donc les opérations de lutte. Et quand les dégâts finissent par devenir visibles, il est souvent déjà trop tard. Les symptômes apparaissent généralement sous forme de découpes caractéristiques en “V” sur les palmes. Mais lorsque ces signes deviennent visibles, le palmier est parfois déjà trop atteint. 

« On le voit une fois que le palmier est mort. Et même quand le palmier est quasiment mort on peut ne pas le voir tout de suite. » – Matthieu Yvin

Dans certains secteurs, notamment sur la côte Est ou des zones du Grand Nouméa, les professionnels constatent des dégâts importants sur les palmiers royaux, le repas préféré du scarabée.

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Le scarabée a pris Air Calédonie 

Officiellement donc, les premiers spécimens vivants d’Oryctes rhinocéros ont été interceptés à l’aéroport de La Tontouta en septembre 2019. Officieusement, les conditions exactes de son introduction restent inconnues. Certains professionnels pensent que l’insecte circulait déjà avant cette date. Comme souvent avec les espèces invasives, l’origine exacte reste difficile à établir. Une fois installé, le scarabée a trouvé en Nouvelle-Calédonie des conditions idéales pour prospérer avec notre climat chaud et humide, une abondance de matières organiques et une présence importante de palmiers. Le guide technique publié par la DAVAR précise même que le scarabée est devenu « de moins en moins sélectif quant à la qualité de son habitat ». Tas de compost, souches, troncs morts, fumiers ou débris végétaux ; un rien peut devenir une nurserie à larves. Et l’activité humaine accélère encore sa dispersion, car avec tous les échanges qu’il y a ici en Nouvelle-Calédonie, tout le monde peut facilement être contaminé. 

Face à cette propagation, les autorités ont progressivement renforcé les règles de biosécurité pour tenter de protéger les zones encore épargnées. Le transport de compost, de fumier ou de plants de cocotiers vers les îles est désormais interdit sans contrôle sanitaire spécifique. Car l’enjeu principal concerne désormais les territoires insulaires. En 2023 encore, les îles Loyauté étaient présentées comme « toujours épargnées » et faisaient l’objet d’une protection prioritaire. Depuis, des signalements sont effectués à Lifou depuis octobre 2025, faisant craindre une nouvelle phase dans la propagation du ravageur vers les îles. Et pour ces territoires les conséquences pourraient être importantes car le cocotier y occupe une place économique, culturelle et paysagère centrale.

« C’est vraiment catastrophique pour eux… » – Matthieu Yvin, Catastrophé

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La lutte aussi a ses limites

Face au scarabée rhinocéros, la Nouvelle-Calédonie a pourtant sorti l’artillerie lourde. Depuis plusieurs années, les opérations de surveillance et de piégeage s’enchaînent. Selon le guide technique de 2023, plus de 14 500 spécimens ont été capturés et des centaines de pièges à phéromones ont été installés sur le territoire. Le principe de ces dispositifs est d’attirer les adultes grâce à un attractif sexuel synthétique placé dans des seaux suspendus à plusieurs mètres de hauteur. Sur le papier ça fonctionne, mais en réalité ces méthodes montrent rapidement leurs limites.

« Les pièges, ça marchait. À chaque fois qu’on allait relever, on en avait à l’intérieur. Mais pour moi c’est une solution pansement. » – Matthieu Yvin, contre les relations pansements

Le problème principal reste toujours le même. Rappelez-vous, les femelles sont malignes et pondent ailleurs que leur lieu d’attaque. Les pièges capturent donc les adultes mais ne touchent quasiment pas les larves cachées ailleurs. La DAVAR reconnaît que les adultes sont « très robustes et résistants » et qu’il est « impératif d’agir en amont, sur les stades œufs, larves et pupes ». Donc directement sur les zones de reproduction. D’autres pistes sont d’ailleurs explorées, notamment l’utilisation du champignon Metarhizium anisopliae, capable d’infecter certaines larves et adultes.  Après plusieurs années de lutte intensive, les autorités ont progressivement changé de fusil d’épaule. L’objectif n’est plus réellement d’éradiquer le scarabée, mais plutôt de limiter sa progression et protéger autant que possible les zones encore peu touchées. Il faut “vivre avec”.

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Qui tombera dans le piège… © Françoise Tromeur – NC la 1ère

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Le scarabée n’a peur de rien

Malgré les pièges, les campagnes de surveillance et les nouvelles méthodes testées, la progression du scarabée rhinocéros continue d’inquiéter et personne ne semble aujourd’hui croire à sa disparition en Nouvelle-Calédonie. Le combat consiste désormais surtout à ralentir sa progression, protéger les zones encore relativement épargnées et limiter les dégâts sur les cocoteraies. Car sur les îles Loyauté, le cocotier fait partie du paysage, de l’économie locale, mais aussi du quotidien de nombreuses familles. 

« Malheureusement, il n’y a pas de solution miracle » – Matthieu Yvin, presque fataliste mais lucide

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