À peine quelques semaines passées au mouillage et déjà la coque commence à changer de visage. Une fine pellicule verdâtre apparaît, suivie d’algues, de coquillages et de micro-organismes. Ce phénomène, appelé biofouling, c’est un peu le cauchemar de tout plaisancier ou professionnel qui se respecte. Et sous nos eaux chaudes de Nouvelle-Calédonie, le processus est encore plus rapide. 

Pour lutter contre cet encrassement, les bateaux utilisent depuis des décennies des peintures antifouling. Leur mission est d’empêcher les organismes marins de s’accrocher aux coques. Mais derrière cette solution devenue presque incontournable, certaines substances utilisées dans ces revêtements inquiètent depuis plusieurs années scientifiques et défenseurs de l’environnement. Entre nécessité technique et enjeux écologiques, le secteur nautique cherche aujourd’hui un nouvel équilibre.

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Le biofouling ne fait pas que des heureux

Le biofouling peut sembler anecdotique vu de l’extérieur. Pourtant, quelques millimètres d’encrassement suffisent à transformer le comportement d’un bateau. Algues, bactéries, balanes ou coquillages augmentent la résistance de la coque dans l’eau. Et ça, ça oblige le moteur à fournir plus d’efforts pour maintenir la vitesse.

« Un bateau moteur fortement encrassé peut consommer jusqu’à 30% de carburant supplémentaire. Pour un voilier, les conséquences sont également très visibles avec une forte dégradation des performances de navigation. » – Morgan Ballot, responsable chez Speed Marine

La Nouvelle-Calédonie cumule justement plusieurs conditions idéales pour le développement du biofouling : eau chaude, fort ensoleillement et biodiversité marine active. Les vitesses d’encrassement sont donc généralement plus importantes qu’en métropole ou dans des zones tempérées. Mais le problème ne se limite pas à une question de consommation ou de performances. Le biofouling engendre également le transport d’espèces invasives à travers le monde… Dans une étude publiée dans Marine Pollution Bulletin, plusieurs chercheurs rappellent ainsi que « le biofouling augmente la consommation de carburant des navires et peut également favoriser le transport d’espèces non indigènes nuisibles ». Pour les plaisanciers comme pour les professionnels, les antifouling restent donc un outil quasiment indispensable. Le problème, c’est que leur efficacité repose souvent sur des substances chimiques…

Antifouling
C’est une réelle vie qui se cache sous l’eau © Antifouling Pro

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Biofouling VS antifouling VS espèces marines

Le principe des antifouling dits « classiques » est d’empêcher les organismes marins de s’installer grâce à des biocides diffusés progressivement dans l’eau. Pendant longtemps, ces technologies ont été considérées comme une révolution pour le monde maritime. Certaines substances, comme le TBT (tributylétain), étaient particulièrement redoutables contre les organismes marins. Trop redoutables même, car le TBT a finalement été interdit à l’échelle internationale en 2008 après avoir été identifié comme extrêmement toxique pour de nombreuses espèces marines

« Les peintures contenant du TBT ont été interdites à l’échelle mondiale lorsqu’il a été démontré que le TBT provoquait une contamination généralisée et des effets néfastes sur des espèces sensibles non ciblées. » – Jonny Beyer, chercheur – « The ecotoxicology of marine tributyltin (TBT) hotspots », publié dans Marine Environmental Research 

Aujourd’hui encore, la plupart des antifouling traditionnels utilisent principalement du cuivre ou d’autres substances actives pour empêcher la fixation des organismes. Si ces formulations sont moins controversées que le TBT, elles continuent malgré tout de susciter des interrogations environnementales.

« Leur utilisation généralisée a entraîné une forte contamination de l’environnement et suscité des inquiétudes quant à leurs effets toxiques sur les écosystèmes marins. » – Katherine A. Dafforn, chercheuse – « Antifouling strategies : history and regulation, ecological impacts and mitigation », publié dans Marine Pollution Bulletin

Les zones portuaires et de carénage sont particulièrement surveillées, car les particules issues du ponçage ou du nettoyage des coques peuvent s’accumuler dans les sédiments. Conscient de ces enjeux, le secteur maritime évolue progressivement sous l’effet des réglementations et des nouvelles attentes environnementales. Après le TBT, certaines substances comme le Cybutryne ont également été interdites plus récemment. Une transition qui pousse désormais fabricants et distributeurs à revoir leurs formulations !

« Les réglementations internationales deviennent progressivement plus strictes. » – Morgan Ballot

Antifouling
Zone de carénage surveillée à la loupe © Mers et bateaux

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Problème > solution

Face aux critiques environnementales et à l’évolution des réglementations, une nouvelle génération d’antifouling tente aujourd’hui de changer la donne. La volonté n’est plus nécessairement de tuer les organismes marins, mais plutôt d’empêcher leur adhérence grâce à des surfaces extrêmement lisses. Parmi ces nouvelles technologies figurent notamment les revêtements silicone ou polymères sans biocides.

« L’objectif n’est plus uniquement de “traiter” le vivant, mais de limiter naturellement l’accroche des organismes marins. » – Morgan Ballot

Chez Speed Marine, cette évolution se traduit notamment par le développement de solutions sans cuivre et sans biocides, comme le revêtement SEAJET BioClean Eco. Selon Morgan Ballot, ces nouvelles générations présentent plusieurs avantages, entre réduction de maintenance, amélioration de la glisse, diminution des opérations de grattage ou encore allongement des intervalles entre carénages. Le secteur semble aujourd’hui en pleine phase de transition. Il reste toutefois une question : ces alternatives sont-elles réellement aussi efficaces que les systèmes traditionnels ?

« Beaucoup d’utilisateurs restent attachés aux systèmes traditionnels qu’ils connaissent depuis longtemps. Mais nous constatons également une réelle curiosité et une ouverture croissante vers les nouvelles technologies. » – Morgan Ballot

Du côté scientifique, certaines études plaident également pour une réduction progressive des biocides utilisés dans les antifouling. Dans une publication de la revue Environmental Science & Technology, des chercheurs estiment notamment que le cuivre pourrait devenir « une menace majeure pour certaines espèces non ciblées ». Pour autant, le remplacement des antifouling traditionnels ne se fera probablement pas du jour au lendemain. Entre coût, habitudes, efficacité selon les usages et contraintes techniques, le sujet reste complexe.

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Trouver le bon équilibre

Les antifouling incarnent finalement le paradoxe d’une solution indispensable devenue elle-même source de préoccupations environnementales. Dans un territoire comme la Nouvelle-Calédonie où la mer occupe une place centrale dans les loisirs, l’économie et le patrimoine naturel, la question devient d’autant plus sensible. 

D’un côté, difficile d’imaginer aujourd’hui des bateaux naviguer durablement sans protection contre le biofouling. De l’autre, les impacts environnementaux de certaines substances sont désormais documentés. Entre innovations technologiques, évolution des réglementations et changement progressif des pratiques, le secteur nautique semble désormais engagé dans une belle transition de fond. 

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