La croisière s’amuse ou ne s’amuse pas ? 

En Nouvelle-Calédonie en tout cas, le secteur peine encore à retrouver son niveau d’avant-crise. Entre les conséquences du Covid, les événements de mai 2024, la fermeture de plusieurs escales et une concurrence régionale de plus en plus forte, l’avenir de la filière soulève de nombreuses questions. 

Pour faire le point sur les défis et les perspectives de la croisière calédonienne, la rédac’ a rencontré Charlie Sarafian et Vincent Chevalierpilotes maritimes au Pilotage Maritime de Nouvelle-Calédonie et fondateurs du Club Croisière Nouvelle-Calédonie. Ils reviennent sur la création et les premiers mois d’existence du Club Croisière, les enjeux de la reprise du secteur, la nécessité de diversifier les escales, les retombées économiques de l’activité, mais aussi les questions d’acceptabilité locale, d’image de la destination et d’impact environnemental.

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Bonjour messieurs et bienvenue sur NeOcean ! Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer en quoi consiste votre métier ?

Vincent Chevalier : Je suis pilote maritime depuis une dizaine d’années, président du Syndicat des pilotes maritimes de Nouvelle-Calédonie et du Club Croisière Nouvelle-Calédonie. Le pilotage maritime est une mission de service public qui consiste à guider les navires dans les eaux intérieures, depuis leur entrée dans le lagon jusqu’à leur mise à quai. L’objectif est d’assurer la sécurité des navires et des infrastructures portuaires. Nous sommes aujourd’hui douze piloteset intervenons sur l’ensemble des zones lagonnaires de Nouvelle-Calédonie : Nouméa, Prony, les sites miniers, mais aussi les Îles Loyauté pour l’accueil des navires de croisière. Nous desservons plus de 35 sites sur plus de 400 milles nautiques de voie navigables.

Charlie Sarafian : Je suis pilote maritime depuis trois ans et vice-président du Syndicat des pilotes maritimes. Avant de devenir pilote, nous avons tous un parcours de navigant, il faut au minimum dix ans d’expérience en mer pour se présenter au concours. Cette expérience nous permet de très bien connaître le lagon, souvent après avoir travaillé dans des compagnies locales comme la CMI ou le Betico. Certains d’entre nous ont été officiers sur des paquebots, donc nous connaissons très bien la croisière. Pour le pilotage maritime en Nouvelle-Calédonie, la croisière représente environ 20% de notre activité, aux côtés des minéraliersporte-conteneurs ou pétroliers.

Vincent Chevalier : Cette diversité nous donne une vision globale de l’évolution du secteur. Nous sommes membres de la Fédération Française des Pilotes Maritimes (FFPM), elle-même membre des associations européenne et internationale des pilotes (EMPA et IMPA). Nous avons une vision mondiale de la croisière. Les compagnies de croisière planifient leurs itinéraires deux ans à l’avance, ce qui nous permet d’observer les tendances à moyen terme. C’est comme ça que nous avons constaté une baisse de l’activité dans la région et qui nous a poussés à créer avec plusieurs acteurs le Club Croisière Nouvelle-Calédonie. Les membres fondateurs sont la CCI-NCKenuaNouméa DiscoveryNouvelle-Calédonie Tourisme et le Pilotage Maritime. L’objectif est de fédérer les acteurs de la croisière pour recréer une dynamique commune. Ce type de structure existe déjà dans de nombreux ports dans le monde. Nous nous inspirons notamment de Tahiti, qui a une quinzaine d’années d’avance sur ce sujet. En Nouvelle-Calédonie, l’enjeu n’est pas seulement d’attirer les compagnies, car elles connaissent déjà la destination, mais surtout de renforcer l’acceptabilité locale et de rouvrir des escales.

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Sept mois après la création du CCNC, où en est aujourd’hui le club et quel bilan tirez-vous de cette première phase ?

Vincent Chevalier : Le Club a été créé le 28 août 2025 avec une phase initiale de six mois dédiée à sa structuration. Il s’agissait de recruter les membres, poser les bases du fonctionnement et aller à la rencontre des acteurs institutionnels et privés. Nous avons multiplié les échanges, y compris avec le Nord et les Îles. Aujourd’hui, nous comptons 25 membres issus des secteurs public et privé. Nous avons voulu garantir une neutralité politique avec une gouvernance paritaire et une présidence issue du privé. L’assemblée générale du 13 mars dernier a permis d’installer officiellement le conseil d’administration et d’élire le bureau.

Charlie Sarafian : Le plus long a été le travail de terrain : rencontrer les acteurs, expliquer le projet, convaincre, puis fédérer. C’était le cœur de cette phase de lancement. Aujourd’hui, nous avançons avec les partenaires, même si cela reste une activité bénévole menée sur notre temps libre. Nous sommes désormais identifiés comme interlocuteurs. Par exemple, plusieurs communes comme Poum, Ouvéa ou Bélep nous sollicitent pour relancer ou développer l’activité croisière. Une dynamique commence à se structurer ! Avant le Covid, la Nouvelle-Calédonie comptait environ 350 escales par an, mais aujourd’hui, nous sommes autour de 120. L’activité a donc été divisée par trois, alors que le potentiel reste réel. Le tourisme et la croisière en particulier restent un levier important pour l’économie.

Vincent Chevalier : La clientèle est majoritairement australienne. Les études montrent qu’environ 60% des croisiéristes reviennent ensuite dans les destinations découvertes en escale. Mais aujourd’hui, les compagnies manquent d’un véritable « catalogue d’escales ». Avant, nous avions Nouméa, Lifou, Maré et l’Île des Pins. Aujourd’hui, seules Nouméa et Lifou restent actives, avec des volumes en baisse. Sans diversité d’escales, il est difficile de construire des itinéraires attractifs. Pendant ce temps, nos voisins sont extrêmement agressifs, notamment le Vanuatu qui développe activement son offre avec même la mise à disposition d’îles privées par certaines compagnies. La Nouvelle-Calédonie reste bien positionnée géographiquement, mais elle doit redevenir attractive en enrichissant son offre. Sinon, les navires risquent simplement de contourner la destination. 

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Un revenant à Lifou ! © LNC / Anthony Tejero

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La croisière explose à l’échelle mondiale, mais où en est aujourd’hui la Nouvelle-Calédonie dans sa reprise post-Covid et post-13 mai ?

Charlie Sarafian : Après le Covid, il y a eu une vraie crainte mondiale. Certains pensaient que la croisière était terminée, alors qu’en fait, elle a rebondi très vite ! 50% du niveau avant Covid dès 2022, puis + 20% des 2023, alors qu’en Calédonie, la croisière redémarrait tout juste. C’est aujourd’hui un secteur en forte croissance dans le monde. En Nouvelle-Calédonie, la reprise a été plus fragile. Lifou et Nouméa ont redémarré, mais rapidement un plafond a été atteint, la faute au manque d’escales. Les événements de 2024 ont ensuite cassé la dynamique et surtout affecté la confiance, notamment sur les marchés australiens. Ce n’était plus une question sanitaire, mais une question de sécurité. La problématique est devenue : « Est-ce que la Nouvelle-Calédonie est une destination sûre pour les touristes ? ».

Vincent Chevalier : Le Covid était une crise mondiale, mais les émeutes ont directement touché l’image de la destination. Les compagnies ont dû réévaluer les risques, notamment en matière d’assurance et de sécurité. Aujourd’hui encore, la géographie reste notre principal atout et sans elle, nous aurions probablement perdu bien plus d’activité.

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Une Nouvelle-Calédonie stratégiquement bien placée © Carnival

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Vous évoquez l’importance de la stabilité et de la visibilité. À quel point ces critères sont-ils devenus essentiels pour les compagnies de croisière ?

Charlie Sarafian : Les compagnies programment leurs croisières deux ans à l’avance. Une escale rouverte aujourd’hui ne peut pas être intégrée dans les itinéraires avant 2028 ou 2029. Il faut garantir une stabilité totale, car une annulation de dernière minute a des conséquences financières et opérationnelles importantes. Les compagnies vont donc attendre d’avoir la certitude que tout est sécurisé avant de programmer une destination.

Vincent Chevalier : On joue un peu notre dernière cartouche. Les compagnies nous connaissent déjà, donc si une escale est rouverte puis annulée, la confiance est difficile à reconstruire. L’Île des Pins en est un bon exemple ! Elle était parmi les meilleures escales du Pacifique et a aujourd’hui disparu des catalogues. Pourtant, c’est l’un des joyaux de la Nouvelle-Calédonie et même du Pacifique Sud. Une escale comme celle-ci contribue au rayonnement de l’ensemble de la destination Nouvelle-Calédonie à l’international. 

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Le paradis sur terre mérite d’être vu © M. Dosdane

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La Nouvelle-Calédonie souffre-t-elle aujourd’hui d’un problème d’image auprès des armateurs et des croisiéristes internationaux ?

Vincent Chevalier : Les compagnies connaissent très bien la Nouvelle-Calédonie. Certaines, comme Carnival via P&O, la connaissent depuis près de 80 ans. Le problème n’est pas l’intérêt, mais la visibilité et la capacité à se projeter dans le temps. Chaque décision prise aujourd’hui ne produit des effets que deux ans plus tard, ce qui est souvent mal compris localement. Chaque mois perdu dans les discussions se répercute donc directement sur les calendriers, car plus les décisions tardent à être prises, plus les éventuelles reprises d’escales sont repoussées.

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L’imposant Carnival © AB Croisière

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Qu’attendent désormais les compagnies de croisière d’une destination comme la Nouvelle-Calédonie ? Idée “carte postale” ou recherche d’expériences authentiques et immersives ?

Charlie Sarafian : Il y a de tout ! Quand on parle de croisière, on parle des paquebots, des voiliers, des naviresd’expédition ou encore des petits bateaux haut de gamme. La Nouvelle-Calédonie a cette chance d’offrir une grande diversité d’espaces et d’expériences. On peut accueillir pratiquement tous les types de croisière, à condition d’adapter les escales aux capacités locales.

Vincent Chevalier : La croisière a évolué et elle est aujourd’hui plus encadrée et plus respectueuse des territoires. La croisière de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celle des années 2000. J’aime bien parler de « croisière 2.0 », plus respectueuse des populations, de l’environnement et des territoires d’accueil. Les règles d’accueil sont définies localement via des « booking restrictions » qui fixent les conditions d’accueil des navires. Les communes accueillantes fixes le nombre de navires maximum par semaine et par année, les jours sans escale (par exemple lors de fêtes coutumières, mariages, etc.) ou encore les tailles de navires. Il faut aussi sortir de l’image du « tourisme de masse », car désormais les flux sont organisés, répartis et anticipés plusieurs années à l’avance. Il faut aussi rappeler que lorsqu’un navire transporte 2 000 passagers, cela ne signifie pas que 2 000 personnes se retrouvent simultanément au même endroit. Les débarquements sont échelonnés et les visiteurs sont répartis sur différents sites. Une des missions du Club Croisière est d’accompagner les communes, les conseiller et les aider à mettre en place les bonnes mesures respectueuses des populations et de l’environnement.

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On parlait de la concurrence notamment avec le Vanuatu. Est-ce que la Nouvelle-Calédonie a pris du retard ?

Charlie Sarafian : Je ne pense pas que l’on puisse parler de retard. En revanche, il existe une vraie réflexion à avoir sur le tourisme de manière générale en Nouvelle-Calédonie. Nous avons des atouts exceptionnels, mais la question est plutôt « Comment organise-t-on l’accueil et l’expérience touristique ? ». Le potentiel est là, mais il faut aussi travailler l’acceptabilité locale et une vraie stratégie touristique globale. Les compagnies de croisière connaissent déjà la Nouvelle-Calédonie. Notre enjeu principal n’est donc pas de leur faire découvrir la destination, mais de recréer les conditions qui permettront son développement. C’est applicable à la croisière et à tout le tourisme de façon générale.

Un accueil de qualité ! © Nouvelle-Calédonie Tourisme

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Aujourd’hui, la croisière calédonienne repose sur un nombre limité d’escales. Pourquoi est-il important de diversifier les destinations et quels territoires présentent selon vous un vrai potentiel ?

Vincent Chevalier : Plusieurs territoires présentent un potentiel ! Bourail pour la petite croisière, Bélep, Koumac, Hienghène ou encore Poum. L’objectif est de construire progressivement un réseau d’escales varié.

Charlie Sarafian : Évidemment, lorsqu’on parle d’avenir de la croisière en Nouvelle-Calédonie, on pense aussi à des destinations déjà connues comme l’Île des Pins, Maré ou Ouvéa. On pourrait facilement proposer un catalogue d’une dizaine d’escales, ce qui permettrait de redevenir attractifs. 

Vincent Chevalier : Chaque année, l’industrie mondiale de la croisière se retrouve au Seatrade Cruise Global de Miami, le principal salon international du secteur. Ce genre d’événement est essentiel pour promouvoir la destination à l’international, mais il faut une offre solide à présenter. 

Charlie Sarafian : À plus long terme, si nous parvenons à reconstituer un véritable réseau d’escales, il serait même envisageable d’accueillir un navire basé en Nouvelle-Calédonie, sur le modèle de ce qui existe en Polynésie française. C’est ce qu’on appelle une « tête de ligne ». Les passagers arrivent en avion, passent quelques jours sur le territoire, embarquent pour leur croisière, puis prolongent souvent leur séjour après celle-ci. C’est un modèle vraiment intéressant car il maximise les retombées économiques locales entre hébergement, restauration, transports et activités touristiques.

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On entend souvent que les croisiéristes dépensent peu une fois à terre. Est-ce que c’est une fake news ?

Vincent Chevalier : C’est une bonne question ! Il y a beaucoup d’idées reçues dues notamment à une étude de 2015 qui a longtemps circulé et qui estimait que chaque croisiériste dépensait entre 3 000 et 5 000 francs par escale. Sauf qu’elle ne prenait en compte que les dépenses directes, sans intégrer les retombées indirectes : port, services, transport, sécurité, restauration…

Charlie Sarafian : Avant crise, on estimait les retombées autour de 200 millions de francs par an, juste à Lifou. Les retombées pour la Nouvelle-Calédonie étaient estimées à 7,5 milliards de francs. Ce n’est pas négligeable, surtout dans le contexte actuel, notamment avec les difficultés du secteur du nickel. La croisière mobilise des infrastructures existantes sans nécessiter d’investissements lourds, tout en générant des revenus. Par ailleurs, une taxe croisière est en cours de mise en place pour renforcer ces retombées. Elle sera basée sur le nombre d’escales et de passagers et viendra directement alimenter les caisses de la Nouvelle-Calédonie. C’est donc une nouvelle source de revenus directs ! En tout cas, le panier moyen peut déjà être amélioré en travaillant l’accueil à terre : organisation des flux, accueil à quai avec des danses, animation des sites, signalétique et expérience globale.

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Bonjour vous ! © LNC / Thierry Perron

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La croisière est régulièrement critiquée pour son impact environnemental. Comment développer cette activité tout en préservant le lagon et les communautés locales ?

Vincent Chevalier : Pour commencer, il faut debunker toutes les informations. La réglementation maritime est aujourd’hui très stricte, on est plus dans les années 80 ! Les rejets des eaux usées et eaux de ballast, les émissions atmosphériques, les déchets et les peintures sont très fortement encadrés, bien plus que ce qu’on peut voir à terre.

Charlie Sarafian : Le secteur maritime est engagé dans une transition écologique importante. L’Organisation Maritime Internationale (OMI) a fixé des objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050. Les navires évoluent donc vers des carburants plus propres et 70% d’entre eux sont déjà capables de se brancher à des installations électriques à quai. L’enjeu principal reste l’équipement des ports. Les impacts doivent être comparés globalement et non isolément. Il faut accompagner la transition plutôt que d’interdire. Sur le terrain, plusieurs mesures existent déjà. Les mouillages sont strictement encadrés afin de limiter l’impact sur les fonds marins, les zones sont définies, étudiées et les capitaines doivent respecter des positions précises. Les navires ne mouillent pas sur des récifs sensibles ! 

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Si tout se passe comme vous l’espérez, à quoi ressemblera la croisière en Nouvelle-Calédonie dans dix ans ? 

Charlie Sarafian : L’objectif est une offre plus diversifiée, mieux répartie sur le territoire, avec des retombées économiques partagées et une flotte plus propre. Une croisière plus structurée, plus durable et mieux intégrée au territoire, au service de l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie.

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