« Aujourd’hui, il faut apprendre à vivre avec les requins. » – Philippe Tirard
Ancien plongeur biologiste à l’ORSTOM puis à l’IRD et auteur de l’ouvrage « Requins du Caillou », Philippe Tirard observe les requins depuis plus de cinquante ans. Entre souvenirs de terrain, évolution des populations de requins et réflexion sur la gestion du risque, il partage son regard sur un sujet devenu à la mode en Nouvelle-Calédonie…
__
Bonjour Philippe et bienvenue sur NeOcean ! Votre passion pour les requins remonte à vos débuts en Nouvelle-Calédonie, comment tout a commencé ?
Je suis arrivé en Nouvelle-Calédonie en janvier 1973 pour faire mon service militaire. Je pratiquais déjà la chasse sous-marine et la plongée en scaphandre en métropole. Ici j’ai rencontré Georges Tepava, un Tahitien qui était champion de chasse sous-marine. Nous sommes devenus amis et c’est lui qui m’a appris à chasser. Très vite en allant sous l’eau, on se rend compte qu’on n’est pas toujours au sommet de la chaîne alimentaire. On peut facilement passer du statut de prédateur à celui de proie. J’ai commencé à croiser ces animaux impressionnants, beaux, mystérieux et parfois inquiétants et ça m’a immédiatement fasciné. À l’époque, il existait très peu d’ouvrages sur les requins. Georges m’avait donné l’idée d’écrire le mien et c’est ce que j’ai fait.
__
Justement, comment est né votre livre Requins du Caillou ?
C’était un projet qui me trottait dans la tête depuis très longtemps. J’ai commencé à accumuler des données, des photographies, des témoignages et des archives pendant des décennies. Le déclic est venu lorsque j’ai rencontré une amie qui venait de créer une société de conception graphique. Elle m’a proposé de réaliser un premier chapitre et nous avons commencé avec les dents des requins. Quand j’ai vu le résultat final, je me suis dit : « Cette fois, ça va le faire. »Le plus difficile a été de reconstituer l’historique de tous les accidents connus et ce n’est pas simple en Nouvelle-Calédonie. Dans la culture kanak, le requin a une place particulière et certains événements n’ont jamais été officiellement rapportés. J’ai dû enquêter dans les îles et recueillir pas mal de témoignages. Au final, le livre retrace tout ce que nous avons pu documenter de 1958 jusqu’en 2011.

__
Après plus de cinquante ans d’observation, avez-vous constaté une évolution de la présence des requins autour de la Nouvelle-Calédonie ?
Oui, clairement. Quand je discute avec les anciens plongeurs ou pêcheurs, tous disent la même chose : avant on se baignait partout sans vraiment d’inquiétude. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Lorsque je travaillais à l’ORSTOM et à l’IRD nous capturions parfois des requins pour utiliser leur chair comme appât dans les casiers profonds. À cette époque, les requins bouledogues étaient extrêmement rares autour de Nouméa. Quand j’ai rédigé Requins du Caillou, je n’avais même pas réussi à obtenir une mâchoire locale de bouledogue pour l’illustrer, j’avais dû en acheter une aux Philippines. Aujourd’hui, la situation est totalement différente. Les requins bouledogues sont très présents autour de Nouméa.
__
Comment expliquez-vous cette évolution ?
Selon moi, l’une des explications vient de l’augmentation de la pression de pêche autour de la Nouvelle-Calédonie. Les grands requins cherchent en permanence de quoi se nourrir et lorsqu’une partie de leurs proies habituelles diminue à cause de la pêche, ils cherchent naturellement des zones où la ressource reste abondante. La Nouvelle-Calédonie a de nombreuses aires marines protégées et de réserves où la biodiversité est particulièrement riche. Les requins y trouvent des poissons, des tortues, des dugongs et beaucoup d’autres ressources alimentaires. Y compris les humains… Pour résumer, si les requins restent dans les environs, c’est parce qu’ils trouvent suffisamment de quoi manger.
__
Les attaques de requins ont fortement marqué les Calédoniens ces dernières années. Comment analysez-vous cette situation ?
Pendant longtemps les victimes étaient surtout les chasseurs sous-marins. Ce qui a changé récemment, c’est que l’on observe plus d’accidents impliquant des baigneurs, des kitesurfeurs, des pratiquants de sup foil, de kayak ou même de va’a. Ce sont des situations qui étaient beaucoup plus rares avant. Certains équipements produisent probablement des vibrations qui attirent la curiosité des requins. On observe aussi des attaques sur des personnes qui ne pratiquent pas d’activité de pêche ou de chasse. C’est ça qui a profondément changé la perception du risque dans la population.

__
Quelles sont les principales idées reçues concernant les requins ?
La plus répandue est celle que les requins ne mangent pas les humains. En fait, tout dépend des espèces et de leur taille. Les petits requins de récif n’ont pas vraiment d’intérêt pour l’homme, sauf s’ils se sentent menacés ou agressés. Mais dans ce cas ils vont juste mordre leur adversaire, mais sans le manger. En revanche, un grand requin tigre, un requin bouledogue ou un requin blanc de plus de trois mètres peut considérer un humain comme une proie potentielle. Les requins ne sont ni méchants ni gentils, ce sont simplement des prédateurs qui réagissent selon leur nature. Une autre idée reçue concerne les conditions d’attaque. On entend souvent qu’il ne faut pas se baigner dans une eau trouble ou au crépuscule. Pourtant, de nombreux accidents recensés en Nouvelle-Calédonie se sont produits dans une eau claire et souvent en pleine journée. La réalité est bien plus complexe que ce qu’on peut entendre.


__
Mais alors comment peut-on trouver un équilibre entre sécurité et préservation ?
Le prélèvement des requins peut donner une réponse immédiate, mais ça ne règle pas le fond du problème. Ils continueront toujours d’arriver naturellement. Je pense plus à des solutions de surveillance. J’avais notamment proposé un système utilisant des caméras aériennes maintenues en l’air en permanence sur des zones sensibles par des ballons gonflés à l’hélium. Les images, associées à l’intelligence artificielle, permettraient de détecter automatiquement la présence de requins près des zones de baignade. Ce système est actuellement testé à l’Île de la Réunion. Les filets anti-requins peuvent aussi être efficaces dans certains espaces très fréquentés et on le constate où ils ont été installés, à la Baie des Citrons et à la plage du Château Royal. Il faut continuer à chercher des solutions qui permettent de réduire le risque tout en préservant ces espèces qui ont un rôle essentiel dans l’équilibre des écosystèmes marins.


__
Si vous deviez transmettre un message aux Calédoniens qui vivent aujourd’hui avec cette question du risque requin, ce serait quoi ?
Le risque existe et c’est une réalité, mais des risques il y en a partout ! Sur la route, en montagne, dans les airs ou dans tous les sports. La question est plutôt de connaître ce risque et d’adapter son comportement. Par contre, il faut prendre ses précautions : éviter les zones à risque, ne pas se baigner à côté de pêcheurs, rester attentif à son environnement, privilégier les zones surveillées, etc. Sinon on va se baigner à la rivière ! Aujourd’hui, je pense surtout qu’il faut apprendre à vivre avec les requins. Ils font partie du milieu marin calédonien et notre défi consiste à trouver les moyens de cohabiter avec eux de la manière la plus sûre possible.
__

