Il y a des gens pour qui la mer est un décor. Et il y a Pierre-Olivier Bertheau, pour qui elle est une histoire de famille, au sens propre. Depuis plus d’un mois, cet homme de 42 ans a pris la barre du Cluster Maritime de Nouvelle-Calédonie (CMNC) en tant que manager. Mais avant d’arriver là, il aura fallu une vie entière de bords tirés entre régatecroisièreet transmission, entre la Charente-Maritime et le lagon calédonien. Portrait d’un marin qui n’a jamais vraiment quitté le bateau familial.

__

Mise à l’eau

Tout commence avant même sa naissance, avec une mère qui naviguait quand elle était enceinte. Ses parents, originaires du Poitou-Charentes, une terre plutôt de campagne que de bord de mer, avaient appris la voile « de manière autodidacte », sans rien y connaître au départ. Un bateau acheté un jour, des week-ends et des journées en mer et une passion qui s’installe dans les gènes familiaux. En 1993, la famille s’installe à Pornic, près de Nantes. Pierre-Olivier a huit ans et ses parents lui tendent un Optimist en lui suggérant d’essayer, parce que « c’est sympa ». Il ne lâchera plus. Dès la première année, c’est la régate tous les mercredis, tous les week-ends, y compris l’hiver, en stages à l’École nationale de voile de Quiberon. Il grimpe les échelons, entre équipe régionale, championnats de France, moniteur de voile en parallèle. Optimist, 420, Hobie 16, puis des voiliers habitables. Il n’a connu que ça jusqu’à 25 ans quasiment. 

__

Cap au large

Le tournant est double, mais pas simultané. Sentimental d’abord avec, en 1996, un frère décédé, dont les cendres sont dispersées en mer. Ce jour-là, la mer cesse d’être un terrain de jeu pour devenir un lieu de mémoire.

« Il y a un lien familial finalement qui s’est créé, même si c’est l’océan Atlantique et pas l’océan Pacifique. » – Pierre-Olivier, sentimental et nostalgique

Technique ensuite avec, en 2006, l’arrivée dans la famille de son beau-père, passionné de vieux gréements et de restauration de bateaux, qui lui ouvre une porte jusque-là ignorée, celle de la mécanique et de la préparation. Une bascule qui se prolongera avec son diplôme de Capitaine 200, décroché à La Rochelle, puis avec les années de charter qui l’attendent sur le Caillou. Après un master 2 en économie, tourisme et environnement et trois ans chez Decathlon, il sent que ce n’est pas pour lui. L’envie de voyager le rattrape. Diplôme en poche, cap sur la Nouvelle-Calédonie en 2012.

__

Changement de bord

mer
Toujours sur l’eau © Pierre-Olivier Bertheau

Sur le lagon sud, les Îles, l’Île des Pins, il enchaîne les saisons comme skipper freelance ou gérant pour des compagnies de catamarans de charter. C’est là qu’il découvre un mot nouveau pour lui : la croisière. Après des années de régate où seule comptait la vitesse, il apprend à ralentir, à préparer, à durer. Pierre-Olivier apprend ce métier-là en le pratiquant. Puis la naissance de son fils change la donne. Il diminue les croisières, glisse vers la gestion à terre et devient peu à peu coordinateur du Syndicat des activités nautiques et touristiques, au sein de la Maison du Lagonà Nouméa. Un poste à mi-temps où il travaille en lien avec la province Sud, laquelle finit par l’embaucher au sein de son tout jeune service tourisme, sur les questions de développement durable. Très vite, on lui recolle aussi les dossiers maritimes : bouées de mouillage connectées à l’Île des Pins, accompagnement d’entreprises nautiques.

__

Mouillage

Ces années à la province Sud, il les traverse en pleine tempête économique, entre la sortie du Covid, la crise requin et les émeutes de 2024… Sa direction bascule alors dans l’urgence ; accompagnement financier, technique, formation. 

« On vient un peu boucher les fuites du bateau qui prend l’eau, même si on sait bien que rien ne remplace une vraie reprise de l’activité. » – Pierre-Olivier, qui garde la tête hors de l’eau

Mais ce qu’il retient surtout de cette période, c’est la résilience d’un petit monde touristique fait de structures à taille humaine, de doubles activités et de passionnés reconvertis en chefs d’entreprise malgré eux. Et une communauté touristique nautique où, dit-il, « on oublie parfois la fonction qu’on peut avoir dans la vie, la hiérarchie qui existe naturellement ou l’écart d’âge. C’est la passion qui lie. »

__

Nouveau cap

En juillet dernier, l’appel du privé et de la mer à plein temps le rattrape. Il prend la suite de Soizic Fleury, l’ancienne manager du CMNC qu’il tient en haute estime, en tant qu’auto-entrepreneur à mi-temps, aux côtés du président, du bureau et des adhérents bénévoles. Si pour l’instant il surfe un peu sur ce que Soizic a mis en place, sa propre ambition est d’entretenir un cluster qui ne s’arrête pas aux belles paroles et aux réunions, mais qui voit ses projets aboutir. Il cite la future zone de maintenance navale, capable de sortir des bateaux de plus de 1 000 tonnes, comme une possible locomotive pour tout un écosystème. Jusqu’à imaginer Nouméa en port scientifique ! Et derrière les projets, il a la conviction plus large de redonner confiance dans les compétences calédoniennes, pour que les gens d’ici aient envie de rester plutôt que de partir.

Sur les tensions entre protection et usages de la mer, souvent présentées comme irréconciliables, il refuse la caricature. Engagé pour l’environnement, mais aussi pratiquant assidu du lagon dans ses loisirs, il plaide pour une Nouvelle-Calédonie « à l’aise » avec ses deux visages, sans opposer systématiquement ceux qui vivent de la pêche vivrière, ceux qui protègent et ceux qui profitent du lagon le week-end. Un équilibre qu’il compare implicitement à celui qu’il cherche lui-même entre ses différentes vies.

mer
Face, à la mer !
© Pierre-Olivier Bertheau

__

Retour au port d’attache

Aujourd’hui, Pierre-Olivier Bertheau vit à bord d’un voilier à Port Moselle. Son fils de huit ans, initié dès deux ans et demi, sait déjà gérer une annexe et dort à bord comme d’autres enfants dorment chez eux. Ensemble, ils sont allés aux Loyauté en bateau ; le Vanuatu serait le prochain cap. Sa compagne, il l’a rencontrée en mer. Sa mère, qui suivait ses enfants en régate autrefois, y prend goût et navigue pour elle-même. Son petit frère, lui, régate à un niveau qu’il n’a jamais atteint. La mer dans le sang de toute la famille !

Son endroit fétiche à lui, c’est la Roche Percée, pour le bruit des vagues qui rappelle l’Atlantique de son enfance ; Beautemps-Beaupré, souvenir d’un îlot magnifique aujourd’hui difficile d’accès et plus récemment, le Grand Sud et ses refuges du GR, loin du sel certes, mais pas loin de la nature. Alors, s’il fallait résumer sa relation à l’océan en une image ? Il n’hésite pas longtemps : « Comme un membre de la famille. » Et il espère bien que son fils gardera lui aussi, cette place à bord…

mer
Le mer, une histoire de famille
© Pierre-Olivier Bertheau

__