S’il existe un sujet qui passionne autant qu’il terrorise, ce sont bien les attaques des requins sur l’Homme. Difficile de ne pas frissonner à la simple évocation d’un aileron fendant la surface… Depuis des décennies, l’imaginaire collectif nourrit une peur viscérale du requin, entretenue par les récits, les images et surtout, le cinéma. En Nouvelle-Calédonie, cette peur a pris une dimension encore plus réelle ces dernières années, notamment après la série d’attaques survenues en 2021 et plus récemment après plusieurs drames qui ont marqué nos esprits.

Mais derrière l’émotion, la même question résonne encore et toujours : pourquoi les requins nous attaquent-ils ?

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Drôle de coloc’

« Très loin derrière les accidents de la route, l’alcoolisme et autres calamités propres à notre espèce, les attaques de requins sur l’homme font systématiquement l’objet d’un battage médiatique hors de proportion. » – Philippe Tirard, auteur de l’ouvrage « Requin du caillou »

À l’échelle mondiale, les attaques de requins restent rares. Mais en Nouvelle-Calédonie, leur fréquence est loin d’être anecdotique. Selon les données compilées par Philippe Tirard, au moins plus d’une attaque survient chaque année sur le territoire depuis plusieurs décennies (1,29 pour être précis). Une augmentation qui, selon lui, suit une logique simple : plus il y a d’humains dans l’eau, plus les rencontres, et donc les accidents, sont susceptibles de se produire.

« En superposant la courbe d’accroissement des accidents et celle de la population, il apparaît qu’elles sont pratiquement parallèles. » – Philippe Tirard

En gros, ce n’est pas forcément le requin qui change, mais notre présence dans son milieu…

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Un tête à tête ? © Hugo Lepage

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Squale game

Contrairement à l’image d’un prédateur toujours agressif, les attaques de squales recouvrent en réalité des situations très différentes. On peut distinguer deux grandes catégories, les attaques provoquées et non provoquées. Du côté des attaques provoquées, elles représentent une part importante des accidents.

« Une attaque de requin provoquée est une agression consécutive à une excitation créée par la présence de nourriture, de sang, de vibrations de poissons ou d’animaux blessés dans l’eau. » – Philippe Tirard

Chasse sous-marinepêchepoissons, etc. sont autant de facteurs qui peuvent attirer les requins et déclencher une réaction. Dans ces cas-là, l’animal ne cherche pas forcément à tuer, mais plutôt à défendre son bout de viande ou son territoire. C’est ce genre de mal entendu qui peut provoquer des morsures souvent décrites comme “mordu-relâché”,effectuée pour éloigner un intrus.

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Les attaques non provoquées elles, sont plus rares et souvent plus graves. Il s’agit d’agression sans raison apparente, où la victime semble alors être considérée comme une proie potentielle. Ces attaques, souvent attribuées à de grands prédateurs comme le requin tigre ou le requin bouledogue, peuvent être de nature alimentaire ou des comportements exploratoires. Mais les situations sont rarement aussi simples et les types d’attaques peuvent se combiner ou évoluer. 

À ces facteurs s’ajoutent aujourd’hui de nouvelles pratiques nautiques. Entre autres, le développement du foil en tout genre (wingfoil, windfoil, SUP foil, kitefoil, etc.) en interroge beaucoup. En fait, les aileronsmats et planches peuvent produire des vibrations et des silhouettes inhabituelles dans l’eau. Ces éléments pourraient être perçus par les requins comme des proies potentielles ou susciter leur curiosité. Pour autant, aucune étude ne permet aujourd’hui d’établir un lien direct entre ces pratiques et les attaques. Là encore, il s’agirait d’un facteur parmi d’autres, plutôt qu’un élément déclencheur.

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Gare à vos planches © Charles Roger

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En eaux troubles

C’est sans doute là que le débat fait rage : POURQUOI ? La réalité est moins tranchée qu’on pourrait l’espérer. Un enchaînement de facteurs peut en être la cause et les données locales issues des attaques documentées entre 1958 et 2010 montrent des constantes. En effet, elles démontrent qu’elles se produisent majoritairement en surface (85%), souvent par beau temps (59%), dans des eaux claires (42%) et principalement en milieu de journée (entre 10h et 12h). Mais en comparaison, à l’échelle mondiale, les statistiques montrent que les attaques se produisent le plus souvent à la tombée de la nuit.

«Le requin a besoin d’approcher sans être vu. Il va donc privilégier les heures avec le moins de lumière, là où il possède un avantage sensoriel puisque lui détecte très bien sa proie ». – Claude Maillaud, spécialiste de la faune marine dangereuse tropicale

Claude Maillaud estime également qu’une mer trouble, qui diminue la visibilité, va être appréciée par le squale. Une eau trouble qui peut notamment être causée par des pluies ! La question de la saisonnalité soulève également des pistes. En Nouvelle-Calédonie, la saison chaude semble plus propice aux attaques. En parallèle, l’hypothèse des cycles biologiques des requins est également étudiée, car certaines espèces fréquentent davantage les zones côtières durant les périodes de reproduction ou de la mise bas. Une fois n’est pas coutume : aucun lien direct n’est formellement établi entre ces périodes et une agressivité accrue. Pour Éric Clua, vétérinaire et documentaliste, une partie du phénomène est aussi psychologique. Selon lui, la peur est alimentée par la médiatisation, les images et notre rapport à l’océan. Il estime que nous ne sommes pas des animaux marins et que l’océan est un milieu inconnu et hostile dans l’imaginaire de l’Homme. Bref, la peur du requin est en quelque sorte aussi une peur de l’inconnu. 

« Il y a un biais cognitif lorsqu’on parle de requins, les gens ont tendance à s’affoler plus que de mesure. » – Éric Clua, zen attitude

Tout cela ne serait que des hypothèses et aucun consensus scientifique ne détermine une liste d’éléments déclencheurs. Parmi les pistes avancées, on retrouve la présence de nourriture (déchets, pêche), la modification des écosystèmes ou encore le comportement individuel de certains requinsÉric Clua évoque même l’idée de “requins déviants”, des individus au comportement atypique. Mais (encore une fois) aucune de ces hypothèses ne permet aujourd’hui d’expliquer à elle seule les attaques. La science converge donc vers une idée simple, celle qu’il n’y a pas une cause, mais plutôt une combinaison de facteurs.

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Le cul entre deux chaises

« Que faire des requins ? »

C’est la question qui revient sans cesse après une attaque. Une question qui divise profondément… En Nouvelle-Calédonie, la province Sud et la Ville de Nouméa ont mis en place un plan d’action structuré, entre marquage et suivi des requins, amélioration de la qualité des eaux, encadrement des pratiques de pêche et campagnes de sensibilisation. Mais aussi des campagnes de régulation, avec l’abattage de certains individus. La question qui fâche… Depuis 2016, plusieurs dizaines de requins ont ainsi été tués et le débat reste tendu. D’un côté, ceux qui réclament des mesures fortes pour garantir la sécurité ; de l’autre, ceux qui rappellent que ce sont des animaux protégés qui sont dans leur milieu naturel. Entre ces deux positions, les autorités tentent de tracer une voie médiane, sans solution miracle.

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Que sait-on vraiment ?

En matière d’attaques de requins, les certitudes sont rares. Oui, certaines situations augmentent les risques. Oui, certaines espèces sont plus impliquées. Mais non, il n’existe pas de réponse simple. Derrière chaque attaque, il y a une combinaison de circonstances, de comportements, et parfois une part d’inexplicable. 

« Pourquoi les requins attaquent ? ». La vraie question ne serait-elle pas plutôt « Comment apprendre à cohabiter avec eux, dans un milieu qui n’est pas le nôtre ? ».

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