Hier soir à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, la rédac’ a assisté à une conférence particulièrement touchante, celle de Jean-Louis Étienne. Devant un amphithéâtre plein a craqué et suspendu à ses mots, le médecin devenu explorateur et premier homme à avoir rallié seul le pôle Nord en 1986, n’est pas venu raconter ses exploits. Il est venu raconter sa vie et la façon dont un enfant du Tarn est devenu l’un des plus grands arpenteurs des régions polaires.
Humblement intitulée « Inventer sa vie », sa conférence a défilé entre photographies jaunies de ses études, images de banquise, de ballon rosière et de bateaux résistant à la pression des glaces. Mais au fil des récits, nous comprenons que ce que Jean-Louis Étienne est venu partager n’était pas tant une succession d’expéditions qu’une leçon de persévérance, de curiosité et de fidélité à soi-même.
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Les débuts d’un autodidacte
Rien au départ ne prédestinait ce petit garçon de la campagne tarnaise à devenir explorateur. Pas assez de notes pour entrer en sixième, un certificat d’études primaires en poche, puis une formation professionnelle en ajustage sur métaux, lui qui rêvait de menuiserie… C’est une professeure de mathématiques, madame Pujol, qui a changé le cours de son existence en décelant chez cet adolescent un potentiel que personne n’avait vu. Bac technique, puis médecine, presque par hasard. Interne en chirurgie et passionné par la mécanique du corps, il retrouve dans le bloc opératoire le geste manuel qu’il chérissait déjà enfant.
Mais un rêve plus ancien le rattrape, celui des expéditions… Il embarque alors comme médecin sur le Bel Espoir du père Jaouen, puis navigue un an aux côtés d’Éric Tabarly lors d’un tour du monde à la voile. Une parenthèse qu’il décrit avec une pointe de nostalgie, entouré de Philippe Poupon et Titouan Lamazou. Peu à peu, la montagne, la mer et les pôles s’imposent. Il abandonnera finalement la chirurgie, l’une de ses « deux frustrations » avec le rugby, pour la médecine générale en remplacement. Un changement qui sera finalement le prix de sa liberté !


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63 jours de solitudes

On y vient… On y vient à cette traversée solitaire vers le pôle Nord en 1986. Soixante-trois jours de marche sur la banquise, sans GPS ni téléphone, avec pour seuls compagnons un crayon à mine et une radio de vingt watts crachotant une conversation minimaliste avec son camp de base…
« Avant de partir, j’avais été invité aux États-Unis à National Geographic pour présenter le projet. Il avait un magasin qui vendaient des Space Pen. Parce que vous savez que ce qui fait descendre l’encre d’un stylo à bille, c’est la gravité. Ce sont donc des « stylos de l’espace » créés pour la pression et qui fonctionnent surtout très bien à très très basse température. Donc j’en ai acheté deux. Aucun n’a fonctionné. Donc ce qui est important, c’est un crayon à mine. Ça marche quelle que soit la température ! » – Jean-Louis Étienne, team crayon à mine




Et pourtant, cette solitude n’a jamais été vraiment vide. Un jour, remontant un filet à plancton, il découvre au microscope un foisonnement de vie minuscule et raconte avoir eu, sur cette « autre planète » de glace, le sentiment soudain de ne plus être seul. Suivront une dérive de quatre mois à bord du Polar Observer, cabane zéro émission fonctionnant à l’hydrogène, puis à soixante-cinq ans, une traversée en ballon au-dessus de l’Arctique qui le mènera contre tout plan de vol, jusqu’en Sibérie interdite. Et à une garde à vue de quatre jours par les services russes !


Mais c’est peut-être la traversée de l’Antarctique, en 1989-1990, qui a le plus marqué nos esprits. Une expédition internationale de six hommes (un Américain, un Russe, un Chinois, un Japonais, un Anglais et lui-même) montée en pleine perestroïka pour peser sur la ratification d’un traité destiné à protéger le continent blanc de toute exploitation. Une phrase devient alors sa signature :
« L’Antarctique n’est pas un continent pour l’homme, c’est un continent pour la Terre. »
Le moratoire alors obtenu (l’Antarctique reste protégé jusqu’en 2048) reste l’une des fiertés de cette aventure !

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L’appel du climat
Passé le récit des expéditions, la conférence a pris une tonalité plus grave. Jean-Louis Étienne nous a montré la fonte spectaculaire de la banquise arctique entre 1996 et 2020, expliqué l’effet albédo et lâché, sur le sort du Groenland, une phrase qui nous a saisi : « On a ouvert la porte du frigo de la Terre au nord. ». Il a aussi rappelé que 800 000 ans d’histoire climatique tiennent dans quelques kilomètres de glace forée en Antarctique et que l’accélération du réchauffement depuis 150 ans porte la signature de l’activité humaine…

De cette inquiétude est née une nouvelle génération de projets avec notamment le Polar Pod, dérivant autour de l’Antarctique pour mesurer en continu un océan Austral. Il y a également le voilier Persévérance, conçu (en partie) pour ravitailler cette station flottante. Mais aussi un important travail pédagogique, des lycées professionnels du Tarn jusqu’à un « PolarPODibus » sillonnant les écoles françaises.


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La vie de Jean-Louis
Jean-Louis Étienne a clôturé ce moment hors du temps sur un conseil, celui qu’il répète aux enfants qu’il rencontre dans les collèges et lycées : identifier son envie, aussi modeste soit-elle, et la considérer comme un capital à faire fructifier patiemment. De cette vie tissée d’audace et de doutes surmontés, Jean-Louis retient une chose :
« Persévérer c’est engager son imagination au-delà des certitudes et résister à la tentation de l’abandon. On ne repousse pas ses limites, on se découvre. » – Jean-Louis Etienne, posant le micro sous un long et fort tonnerre d’applaudissements.
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