Quand Philippe Tirard travaillait à l’ORSTOM puis à l’IRD, les requins bouledogues et tigres étaient extrêmement rares autour de Nouméa. D’ailleurs, lorsqu’il a rédigé son ouvrage « Requins du Caillou », il n’a pas réussi à obtenir une mâchoire locale pour l’illustrer et a dû en acheter une aux Philippines. Mais aujourd’hui, la situation est totalement différente et ces requins sont très présents autour de Nouméa. 

En 2025, une équipe de chercheurs composée de François Taglioni, Sébastien Guiltat, Mathieu Delsaut, Denis Payet et Philippe Tirard lui-même ont reconstitué une base de données de 62 interactions homme-requin en Nouvelle-Calédonie entre 1980 et 2022 et l’ont comparée à celle de La Réunion (60 cas sur la même période).

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Hot spot de requins

Une « interaction » désigne tout contact, provoqué ou non, entraînant une blessure, un décès ou un dégât sur l’équipement de la personne (planche, kayak, palmes, foil…). Les simples observations de requins à proximité ne sont dont pas retenues par les chercheurs dans cette étude. À l’échelle du monde, la Nouvelle-Calédonie pèse peu en valeur absolue, mais beaucoup au regard de sa population. Les auteurs la comptent parmi « deux des points chauds mondiaux» des interactions homme-requin, avec La Réunion. Depuis 1980, elle représente 2% des 3 229 interactions recensées dans le monde et 4,3% des interactions mortelles. Ce qui distingue le territoire, c’est la gravité. La mortalité y atteint 24%, contre 9% en moyenne mondiale selon les auteurs. Quand l’espèce est identifiée (48 cas sur 62), le requin tigre est en cause dans 42% des cas et le bouledogue dans 23%. Et sur les quinze décès, douze sont attribués à des tigres, deux à des bouledogues et un requin blanc. Ces chiffres rejoignent ce que décrivait Laurent Thomas, capitaine de sapeurs-pompiers, lors de son interview avec la rédac’.

« Dans une attaque, la personne ne décède généralement pas de la morsure elle-même mais de l’hémorragie. Le premier défi des secours est donc de la stopper le plus vite possible, avant même l’arrivée des secours professionnels ». – Laurent Thomas

Mais pourquoi les grands requins sont-ils plus présents près de Nouméa ? L’étude ne tranche pas, mais Philippe Tirard avance son hypothèse personnelle, celle de l’augmentation de la pression de pêche autour de la Nouvelle-Calédonie.

« Les grands requins cherchent en permanence de quoi se nourrir et vont là où la ressource reste abondante, notamment dans les aires marines protégées. » – Philippe Tirard

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Cap ou pas cap de plonger avec lui ?

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Le virage de 2007

Pendant longtemps, les victimes étaient avant tout des chasseurs sous-marins. Sur les 31 premières interactions de la base, 81% concernent la chasse sous-marine et 19% les baigneurs. Sur les 31 suivantes, la chasse ne représente plus que 39% des cas ; les sports de glisse en représentent 32% et la nage 26%. 

« Pendant longtemps les victimes étaient surtout les chasseurs sous-marins. Ce qui a changé récemment, c’est que l’on observe plus d’accidents impliquant des baigneurs, des kitesurfeurs, des pratiquants de sup foil, de kayak ou même de va’a. » – Philippe Tirard.

Les auteurs identifient 2007 comme année charnière, car c’est celle qui sépare le mieux les deux périodes. Avant 2008, les pratiquants de sports de glisse représentent 3,5% des victimes (1 cas sur 29). Après, 30% (10 cas sur 33). Dans le même temps, un phénomène inédit apparaît sur les baies de Nouméa… Là où l’on n’avait jamais recensé d’interaction avant 2010, ils s’en concentrent désormais dix sur les 29 enregistrées depuis, dont sept touchent des pratiquants de sports de glisse. Ce profil est aussi le plus exposé aux issues fatales : 45,5% des interactions avec un pratiquant de sport de glisse sont mortelles (5 sur 11), contre 27% chez les nageurs (4 sur 15) et 17% chez les chasseurs sous-marins (6 sur 35). Par ailleurs, au fil du temps, les requins impliqués dans des interactions avec des nageurs sont devenus plus grands, passant d’un à deux mètres avant 2015, à en moyenne environ 3,5 mètres depuis. Faut-il y voir un changement de comportement des requins ? Les chercheurs écartent cette lecture. Il n’y a, selon eux, aucune raison que les requins se mettent soudain à cibler les gens selon leur activité. Ils expliquent plutôt le phénomène par l’essor des activités qui exigent du vent et de la houle, comme le kitesurf et le wing foil, pratiquées en ville, dans les baies de Nouméa, par des conditions plus rudes. Des hypothèses circulent sur le matériel lui-même. Vincent Albert, gérant d’Iatok Diving, dit soupçonner fortement que les vibrations du foil puissent interpeller les requins. Philippe Tirard lui, avance que certains équipements produisent probablement des vibrations qui attirent la curiosité des requins. Cette piste reste malgré tout qu’une hypothèse.

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Quand, quoi, où ?

La saison est le facteur le plus net. Entre décembre et mai, la Nouvelle-Calédonie concentre 82% des interactions, avec un pic en mars. Laurent Thomas nous rappelait que les requins sont surtout observés d’octobre-novembre à mars-avril, une période de reproduction où l’eau est chaude et poissonneuse. Vincent Albert nous décrivait lui une présence accrue entre janvier et mars notamment dans la zone Nouville, Îlot Maître et Sainte-Marie. Côté horaires, le risque existe à toute heure et tous les jours, avec un pic entre 15h et 16h et davantage de cas le week-end, des moments de forte fréquentation de la mer. Les données bousculent aussi la représentation de l’eau trouble. En effet, trois interactions sur quatre (77%) se sont produites en eau claire ou peu trouble et 94% un jour où il est tombé moins de 20 mm de pluie. Les auteurs en tirent la conclusion nette qu’une légère turbidité de l’eau n’est pas un facteur protecteur en Nouvelle-Calédonie. À La Réunion, c’est l’inverse ! Deux tiers des cas surviennent en eau turbide, en lien avec la houle et le surf. Et Philippe Tirard va dans le même sens :

« De nombreux accidents recensés en Nouvelle-Calédonie se sont produits dans une eau claire et souvent en pleine journée. La réalité est bien plus complexe que ce qu’on peut entendre ». – Philippe Tirard

Il faut toutefois lire ces résultats avec prudence. Les chercheurs rappellent que les usagers vont surtout en mer par beau temps. L’absence de pluie lors des interactions reflète donc en partie la fréquentation et ne signifie pas que la pluie soit sans effet. Les consignes de prudence restent d’ailleurs fondées sur un autre raisonnement. La Ville de Nouméa a renforcé la réglementation pour limiter les sources d’attraction près des côtes (rejets de déchets, eaux grises et noires) et déconseille, voire interdit, l’accès à la mer après de fortes pluies. Vincent Albert dit lui aussi éviter la mer après une grosse pluie !

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What else depuis 2022 ?

L’étude s’arrête en 2022. Mais depuis, les événements s’enchaînent. Début 2023, l’Anse Vata connaît trois attaques en quelques semaines, dont une mortelle le 19 février. Une campagne de prélèvement abat 115 requins cette année-là. Deux plages de Nouméa se dotent de filets anti-requins : en décembre 2023 à la Baie des Citrons, en septembre 2024 au Château Royal. 

En octobre 2024, un enfant survit à une morsure à Pouébo. En janvier 2025, un pêcheur sous-marin meurt le 2 janvier à l’îlot Kendek, près de Koumac. Le 9, un pratiquant de supfoil voit sa planche mordue au large de Nouville, sans être blessé. Le 11, un pêcheur est mordu à l’avant-bras à Maré. Début 2026, un plongeur est grièvement blessé le 3 janvier à Bourail. Le 22 février, un pratiquant de wing foil meurt à l’Anse Vata. Le 15 avril, un rameur de va’a est blessé au large de la Côte Blanche. C’est après ces deux dernières attaques que la province Sud et la Ville de Nouméa ont lancé une nouvelle campagne de prélèvement.

Ces cas reproduisent les profils décrits par l’étude, avec des chasseurs sous-marins, des pratiquants de sports de glisse ou encore de va’a, dans les baies de Nouméa. Ces attaques soulignent que seuls les nageurs bénéficient aujourd’hui d’une protection collective, grâce aux deux filets anti-requins. Pour les chasseurs sous-marins, les pratiquants de sports de glisse et les plongeurs, les chercheurs note que les recommandations restent encore « très limitées ». La Ville de Nouméa revendique pour sa part qu’elle a sécurisé douze hectares de plan d’eau avec deux barrières et une surveillance quotidienne et estime que son objectif de « rendre à la population la possibilité de baigner en sécurité », est atteint. Philippe Tirard estime d’ailleurs que les filets sont efficaces, mais pour les autres usagers, il plaide pour la surveillance, notamment par des caméras aériennes et l’intelligence artificielle. Quant aux prélèvements, plus de 200 requins ont été abattus à Nouméa depuis leur début. Une revue scientifique de chercheurs de la CPS, Jed Macdonald et Lauriane Escalle, relève de son côté l’absence de preuve scientifique qu’abattre des requins tigres ou bouledogues réduise le nombre d’attaques, tout en notant que ces actions donnent au public le sentiment que les autorités agissent. Elle rappelle aussi que ces deux espèces sont classées « quasi menacées » par l’UICN. 

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Peut-on cohabiter ?

En quarante ans, les interactions entre l’homme et les requins ont évolué en Nouvelle-Calédonie, tant par les profils des victimes que par les zones concernées et la gravité des accidents. L’étude permet de mieux cerner ces évolutions, sans pour autant expliquer toutes leurs causes. Si les filets anti-requins protègent aujourd’hui une partie des baigneurs à Nouméa, les autres usagers de la mer restent davantage exposés, tandis que l’efficacité des prélèvements sur la réduction des attaques demeure incertaine. 

Entre sécurité des personnes, préservation des espèces et maintien des activités nautiques, le défi reste entier. Mieux connaître les circonstances des interactions, renforcer la surveillance et poursuivre les recherches seront essentiels pour adapter les réponses à la réalité du terrain. Mais alors comment continuer à profiter de notre lagon tout en apprenant à partager cet espace avec ses grands pélagiques ?

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