Face au risque requin, aucun territoire n’a trouvé de solution universelle. Mais depuis une dizaine d’années, plusieurs territoires confrontés à des crises comparables à celle de la Nouvelle-Calédonie ont expérimenté des réponses très différentes, parfois à l’intérieur d’un même pays ! 

Entre filets et abattages d’un côté, surveillance non létale et technologies de suivi de l’autre, ce panorama propose de regarder ce qui a été mis en place à La Réunion, en Australie, en Afrique du Sud, à Hawaï ou encore en Californie, avant de détailler les dispositifs calédoniens et les technologies qui, d’un bout à l’autre du monde, redessinent aujourd’hui la gestion du risque requin.

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Cinq territoires, cinq approches

La Réunion

Après une longue « crise requin » entamée au début des années 2010, La Réunion s’est dotée en 2016 d’un Centre de Ressources et d’Appui pour la réduction du risque requin (CRA), rebaptisé Centre Sécurité Requin (CSR) en 2019. Le dispositif actuel combine plusieurs outils, entre filets de baignade saisonniers à Boucan Canot, aux Roches Noires et à l’Étang-Salé, des « vigies requins renforcées » qui surveillent les zones de pratique depuis la terre et par bateau et un programme de pêche de prévention (le Programme Réunionnais de Pêche de Prévention, qui a succédé au programme Cap Requins) utilisant notamment des drumlines connectées capables d’envoyer une alerte GPS dès qu’un animal interagit avec la ligne. Le Centre a aussi lancé l’application mobile « Dorsal Watch Réunion », qui permet aux usagers de signaler une observation de requin en temps réel et teste des équipements de protection individuelle (combinaisons et dispositifs électriques) directement avec des pratiquants.

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En direct à La Réunion © Dorsal Watch

Australie 

L’Australie illustre à elle seule deux approches opposées. Le programme de filets de la Nouvelle-Galles du Sud (NSW), en place depuis 1937, cohabite désormais avec un dispositif non létal déployé à grande échelle : 305 SMART drumlines (Shark-Management-Alert-in-Real-Time) réparties sur 19 zones côtières, 39 stations d’écoute de requins marqués et, depuis juillet 2026, une surveillance par drone « de l’aube au crépuscule » sur 72 plages océaniques, dont les 38 plages de Sydney. Selon les données publiées par le gouvernement de NSW et des conseils municipaux comme celui de Randwick, les SMART drumlines se révèlent quinze fois plus efficaces que les filets pour capturer les espèces ciblées, avec un taux de survie des animaux capturés de 99%, contre environ 40% dans les filets traditionnels. Plus de 700 requins blancs, 232 tigres et 135 bouledogues ont été marqués dans le cadre de ce programme depuis 2015. Le Queensland, à l’inverse, maintient le plus important programme d’abattage du pays : plus de 84 000 animaux marins ont été capturés par ses filets et lignes appâtées depuis 1962, dont près de 27 000 mammifères marins, selon les données compilées par les associations de protection de l’environnement et reprises par plusieurs médias australiens.

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Les fameuses SMART drumlines © Shark Smart

Afrique du Sud 

En Afrique du Sud aussi, deux approches coexistent selon les provinces. Au KwaZulu-Natal, le KwaZulu-Natal Sharks Board déploie depuis les années 1950-60 des filets et des drumlines létaux sur 37 plages, un dispositif qui a permis de réduire les attaques mais dont le coût écologique est documenté : plus de 1 000 requins blancs tués au fil des décennies selon des chercheurs cités par plusieurs médias et 416 requins tués en une seule année récente rien que par ce programme. Au Cap, à l’inverse, le programme Shark Spotters mise entièrement sur la prévention non létale, avec des guetteurs positionnés sur les hauteurs du littoral, épaulés par des drones, qui alertent les baigneurs via un système de drapeaux de couleur selon le niveau de risque. Un filet d’exclusion non létal a également été installé à Fish Hoek en 2012. Le programme, financé à 85% par la ville du Cap et la Save Our Seas Foundation, est présenté comme une référence mondiale en matière de dispositif non létal communautaire.

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Le Cap mise beaucoup sur les Shark Spotters © DR

Hawaï 

Hawaï offre le recul historique le plus long sur l’abattage. Entre 1959 et 1976, l’État a mené plusieurs campagnes de pêche de contrôle, tuant 4 668 requins (dont 554 requins tigres). Ces campagnes reposaient sur l’hypothèse que les requins tigres étaient sédentaires et fidèles à un territoire restreint. Des études de suivi par balises acoustiques ont ensuite montré que ces requins pouvaient parcourir plus de 35 kilomètres en quelques heures, invalidant cette hypothèse. Aucune baisse mesurable du taux d’attaques n’a jamais été constatée pendant ou après ces campagnes, qui ont été abandonnées et n’ont jamais été reconduites à grande échelle depuis. La gestion actuelle repose sur la recherche scientifique et l’éducation du public plutôt que sur le prélèvement.

Californie 

Le requin blanc est une espèce protégée en Californie depuis 1994 ; aucun programme d’abattage n’y est pratiqué. L’État mise plutôt sur le suivi scientifique ! Le Shark Lab de l’université d’État de Californie à Long Beach a marqué plus de 300 jeunes requins blancs le long de la côte, dont la plupart équipés d’émetteurs actifs, détectés par un réseau de plus d’une centaine de récepteurs acoustiques et de bouées connectées. Des drones complètent ce dispositif, utilisés aussi bien par les chercheurs que par les équipes de sauveteurs de plusieurs villes côtières. Le laboratoire développe actuellement, en vue des Jeux olympiques de Los Angeles 2028, un drone autonome capable de patrouiller seul et d’alerter les sauveteurs en temps réel. 

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Et en Nouvelle-Calédonie ?

La Nouvelle-Calédonie a construit, depuis 2018-2019, un dispositif qui combine plusieurs des outils observés ailleurs dans le monde ; avec ses propres équilibres et ses propres tensions juridiques. Ce n’est plus un secret pour personne, à Nouméa, deux zones de baignade sont aujourd’hui sécurisées par des filets anti-requins. La première, à la Baie des Citrons, est en place depuis le 6 décembre 2023 : 750 mètres de long sur 280 mètres de large, pour 10 hectares de plan d’eau sécurisé, avec des anneaux en acier de 30 à 35 centimètres de diamètre laissant passer les poissons tout en excluant les grands animaux marins. La seconde, au Château Royal, est opérationnelle depuis le 13 septembre 2024 : 400 mètres de long, pour 2,7 hectares sécurisés. Les deux zones sont surveillées sept jours sur sept par des nageurs-sauveteurs.

Entre 2019 et 2023, plus de 200 requins (98 bouledogues et 105 tigres, selon les chiffres officiels de la province Sudet de la Ville de Nouméa) ont été prélevés dans le cadre de campagnes d’abattage, dont 127 rien que pour l’année 2023. Ces campagnes ont été suspendues par le tribunal administratif de Nouvelle-Calédonie en septembre puis octobre 2023, qui a jugé la mesure disproportionnée en l’absence d’étude scientifique précise sur l’état des populations de requins tigres et bouledogues ou sur les effets écologiques de tels prélèvements. Après une attaque mortelle sur un pratiquant de wingfoil, une nouvelle campagne de quatre jours a néanmoins eu lieu fin février 2026, aboutissant à la capture et à l’euthanasie de dix requins (neuf tigres et un bouledogue), sans que le tribunal administratif ait eu le temps de se prononcer sur sa légalité, la campagne ayant pris fin avant l’audience. L’association Ensemble Pour la Planète (EPLP), à l’origine des recours depuis 2023, reste mobilisée sur ce dossier.

En complément des filets et des campagnes de prélèvement, la Ville de Nouméa et la province Sud s’appuient sur des reconnaissances préventives par drone durant les périodes à forte fréquentation, sur des balises hydrophones permettant de suivre les déplacements de requins marqués et sur une procédure de levée de doute par voie aérienne ou par jetski en cas de signalement. Ce triptyque rapproche la Nouvelle-Calédonie des modèles mixtes observés en Australie ou en Afrique du Sud, plutôt que des modèles entièrement non létaux de Californie ou de Cape Town.

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Les solutions technologiques 

Une drumline traditionnelle est une ligne appâtée, mouillée au large, qui capture indifféremment tout animal mordant à l’hameçon (sans mauvais jeu de mot), avec un taux de survie très faible. La SMART drumline (Shark-Management-Alert-in-Real-Time), mise au point et généralisée en Nouvelle-Galles du Sud, fonctionne différemment, avec un capteur de tension qui déclenche une alerte GPS dès qu’un animal est accroché, permettant à une équipe de récupérer le requin vivant en moins de trente minutes, de le marquer, puis de le relâcher à distance de la zone de baignade. Les données publiées par plusieurs collectivités australiennes indiquent un taux de survie de 99% pour cette méthode, contre 40% pour les filets classiques et une efficacité de capture des espèces ciblées multipliée par quinze. Les PAVAC utilisées à La Réunion reposent sur un principe proche : des drumlines connectées capables d’alerter automatiquement en cas de capture.

Du NSW à la Californie, en passant par Cape Town et la Nouvelle-Calédonie, le drone s’est imposé comme l’outil de surveillance le plus largement partagé à travers les différents modèles de gestion du risque requin, qu’ils soient à dominante létale ou non létale.

Plusieurs territoires ont développé des outils numériques pour partager l’information en temps réel. L’application SharkSmart, utilisée en Nouvelle-Galles du Sud, est aujourd’hui disponible jusque sur montres connectées et alerte les usagers dès qu’un requin marqué est détecté à proximité d’une des stations d’écoute. L’application Dorsal Watch, développée à La Réunion, permet à tout usager de signaler une observation. En Californie, le réseau de bouées et de récepteurs acoustiques du Shark Lab alimente un portail consultable par les sauveteurs. La Nouvelle-Calédonie dispose, avec ses balises hydrophones, d’une brique technique comparable, mais pas encore d’application de signalement grand public équivalente à celles déployées à La Réunion ou en Australie.

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Y a-t-il une solution miracle ?

Finalement, aucun des territoires étudiés n’a adopté une solution unique ! Tous combinent, à des degrés divers, surveillance humaine, barrières physiques, technologie de suivi et, pour certains, prélèvement ciblé. Mais une tendance de fond se dessine… Partout où elle a été scientifiquement évaluée, l’efficacité de l’abattage non ciblé pour réduire le risque d’attaque n’a jamais pu être démontrée, tandis que les outils non létaux (SMART drumlines, drones, applications de suivi) affichent des résultats mesurables et un coût écologique très inférieur.

La Nouvelle-Calédonie, avec ses filts anti-requins, ses campagnes d’abattage intermittentes et contestées et ses outils de surveillance encore en construction, se situe aujourd’hui à la croisée de ces différents modèles ; sans avoir de solution miracle à portée de main.

« L’expérience montre qu’il n’existe pas de solution unique, ni de solution miracle. En Nouvelle-Calédonie, comme ailleurs, c’est un ensemble de mesures complémentaires qui sont mises en œuvre et adaptées à notre contexte, selon la présence ou non d’un lagon, la perception du risque, des moyens disponibles, des capacités financières, … » – Tatiana Techong-Fat, chargée d’études et projets stratégiques à la Ville de Nouméa

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