Depuis onze ans à la tête de Iatok Diving, l’un des plus anciens clubs de plongée de Nouvelle-Calédonie, son gérant, Vincent Albert, côtoie les requins au quotidien. Dans cette interview, il distingue la peur de ceux qui ne connaissent pas, de la familiarité de ceux qui plongent, il revient sur l’équilibre à trouver entre tourisme, sécurité et écologie et livre son regard sur les campagnes d’abattage menée en Nouvelle-Calédonie.

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Bonjour Vincent et bienvenue sur NeOcean ! Avant tout, peux-tu présenter Iatok à nos lecteurs ?

Iatok est l’un des plus vieux centres de plongée de Nouvelle-Calédonie, il a été créé en 2001, d’abord à Maré. « Iatok » c’est le nom dans le langage de Maré de la carangue à grosse tête, qui est le poisson réservé aux chefferies. Le fondateur est parti de Maré 6 mois plus tard et me l’a revendu bien des années après. J’en suis donc à la tête depuis onze ans maintenant. On propose des plongées pour tous les niveaux, du baptême jusqu’à l’instructeur ; on est le seul centre de plongée à aller jusque-là. Ça va des initiations aux explorations pour aller voir les poissons et les requins. On ne fait pas de croisières, nous ne proposons que des sorties à la journée, avec un rendez-vous le matin à 7h, et un retour vers 12h30.

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Comment décrirais-tu la relation qu’un plongeur aguerri entretient avec le milieu marin, par rapport à quelqu’un qui n’a jamais mis la tête sous l’eau ?

Un plongeur habitué a un vrai amour pour le milieu marin, c’est ce qu’il vient chercher. S’il n’aime pas ça, il ne vient pas. Après, chacun y trouve un intérêt différent : il y en a qui veulent du gros, du paysage, de la tranquillité, de la photo ou au contraire, du monde. Mais tous aiment la mer. En Nouvelle-Calédonie, comme sur toutes les îles où j’ai pu plonger, la population aime davantage la mer qu’un Parisien ou un Bordelais. On vit sur une île, on aime l’eau !

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Ressens-tu que la perception des requins a évolué ces dernières années ?

Oui et non, il faut différencier deux publics. Chez les plongeurs, non. Le plongeur sait ce qu’est un requin, il en veut, il sait qu’il n’y a pas de risque. J’ai vécu les premières attaques quand j’étais à La Réunion : pendant que les gens paniquaient, de mon côté j’avais des plongeurs qui arrivaient en disant « il y a des requins, on plonge ! ». Pour moi, la meilleure façon de connaître le requin, c’est de plonger et c’est là qu’on se rend compte qu’il n’y a pas de risque. Ceux qui ont des craintes, ce sont les gens qui ne connaissent pas, souvent des débutants qui font un baptême pour la première fois. Ils demandent presque à chaque fois s’ils vont voir des requins, un peu inquiets. Je les rassure et une fois sortis de l’eau, la réaction c’est plutôt de vouloir en voir de plus gros. Je pense que le film « Les Dents de la mer » a beaucoup façonné cette peur. Avant ce film, les monstres marins dans l’imaginaire collectif, c’étaient plutôt les murènes, le kraken, les poulpes. Il y a en réalité deux types de requins qu’on croise ici : les petits comme les pointes noires, les pointes blanches, les gris (jusqu’à deux mètres), qui gardent leurs distances et partent si on s’approche ; et les plus gros, donc les bouledogues, les marteaux, parfois un blanc, qui peuvent s’approcher par curiosité, sans que ça représente un risque pour un plongeur.

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Tic et tac en balade © Iatok Diving Paradise

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On prête beaucoup de comportement aux requins. Qu’en est-il vraiment d’après toi ?

On leur prête beaucoup de choses qui ne sont pas vraies. L’odeur du sang, par exemple : tu peux verser des litres de sang humain dans l’eau, ça n’attirera aucun requin ; en revanche, une goutte de sang de poisson et ils arrivent tous. Le requin n’aime pas l’homme, il n’aime pas sa chair. S’il attaque, c’est généralement par erreur. Par exemple, dans une eau trouble après une grosse pluie, il perçoit mal, il sent qu’il y a du mouvement et une possible source de nourriture et sa seule façon de vérifier ce que c’est, c’est de goûter. Une fois qu’il a goûté à l’homme, il s’en va. Il y a aussi l’idée qu’un requin devient « déviant » après une première attaque. En fait, c’est un peu comme on le dit des chiens, des tigres ou même des hommes, avec les tueurs en série… Je pense que c’est effectivement comparable. Quant à l’idée que les requins sentiraient la peur, peut-être, comme tous les animaux, mais ce n’est pas ça qui déclenche une attaque. Ce qui compte pour eux, c’est ce qui ressemble à de la nourriture. En plongée, avec les bulles, le bruit, le métal de l’équipement, ils savent que ce n’est pas comestible.

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Observes-tu une différence de perception entre les plongeurs calédoniens et les touristes que vous accueillez ?

Oui, clairement. Les plongeurs calédoniens, ou plus largement les plongeurs habitués aux mers chaudes, connaissent le requin. Un Breton ou un Parisien, non, mais dès qu’il en a vu un, il n’arrive pas avec plus de crainte, bien au contraire, il veut en voir davantage. Nos clients viennent justement pour voir des raies mantas et des requins.

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Raie manta, en veux-tu, en voilà © Iatok Diving Paradise

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Les accidents survenus ces dernières années ont-ils eu un impact sur la fréquentation ou les pratiques ?

Oui, mais ça dépend du public. Chez les plongeurs déjà certifiés, ça n’a pas changé, on constate même une petite augmentation. Là où on voit un effet, c’est plus chez les débutants. On a des désistements de personnes qui avaient prévu de faire un baptême et qui préfèrent attendre, en nous le disant explicitement.

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As-tu constaté des interrogations chez tes clients avant et/ou pendant une plongée ?

Pour un plongeur régulier, non, rien ne change. Ici, en mer chaude, voir un requin fait partie du quotidien. Si on fait une plongée sans en voir au moins un, c’est même surprenant. Dans les passes, on croise facilement une vingtaine de requins gris, parfois soixante-dix et de temps en temps un marteau ou un bouledogue ; plus rarement un tigre. Les pointes blanches et les requins nourrices, on ne les compte même plus. C’est plutôt chez les débutants qu’on sent une interrogation avant la plongée. Une fois sur deux, la question c’est « est-ce qu’on va voir des requins ? », avec une certaine appréhension. Je les rassure à chaque fois et le retour après la plongée est toujours enthousiaste.

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Et une fois sur deux, la question c’est « est-ce qu’on va voir une baleine et un nautile ? » © Iatok Diving Paradise

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Avez-vous mis en place des mesures de prévention avant les plongées pour rassurer et sécuriser vos plongeurs ?

On n’a pas besoin de consignes particulières, parce qu’on ne provoque pas les requins. Les deux façons de les énerver, c’est de les attirer avec de la nourriture, ce qui est interdit, ou de faire du craquage de bouteille. Tant qu’on évite ça, il n’y a pas de raison qu’un requin s’intéresse à nous plus que ça. Si un client s’éloigne un peu du groupe pour s’approcher d’un requin par exemple, dans la plupart des cas le requin s’écarte. Il nage bien plus vite que nous ! J’ai déjà croisé un requin blanc ici, une seule fois. Il est venu tranquillement, a fait le tour du groupe à trois mètres, avant de repartir de lui-même, on l’a même suivi un moment. Un requin n’attaque pas sans avoir prévenu. Avant d’agir, il a une nage particulière, une mimique, qui dit clairement qu’on l’agace. Je pense à un cas à Tahiti, où un plongeur en recycleur a insisté à filmer un requin qui montrait des signes d’agacement depuis plusieurs minutes ; le requin a fini par mordre, mais juste une touche, comme une claque qu’on donnerait à quelqu’un qui nous embête.

Il y a aussi des précautions de bon sens, liées aux conditions. Comme en montagne par exemple, chaque milieu a ses règles. On évite de se baigner en bord de mer la nuit, on évite après une grosse pluie et on évite de combiner ces conditions avec des pratiques comme le foil, dont on soupçonne fortement que les vibrations puissent interpeller les requins. Sur la barrière en revanche, l’eau reste claire même par forte pluie.  Il y a enfin une précaution saisonnière : entre janvier et mars, période de reproduction, il y a davantage de requins dans la zone entre Nouville, l’îlot Maître et Sainte-Marie, donc il faut être particulièrement vigilants à cette période, dans cette zone-là en particulier.

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Le requin peut parfois être vu comme un frein pour le tourisme, mais aussi comme un atout. Comment vivre cette double réalité ?

Oui, les deux, clairement. Rangiroa et Fakarava, à Tahiti, ne fonctionnent que parce qu’il y a des centaines de requins dans leurs passes. Les Galápagos, c’est pareil avec les bancs de requins marteaux. L’Afrique du Sud attire pour ses grands blancs. Ça peut effectivement freiner une partie du public, mais pour la population des plongeurs, c’est un vrai atout. Je n’ai pas ressenti de baisse d’activité chez les plongeurs déjà engagés ; l’effet se fait sentir surtout chez ceux qui envisageaient de s’y mettre.

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Envisagez-vous, ou proposez-vous déjà des sorties valorisant la rencontre avec les requins plutôt que de la présenter comme un risque ?

On n’a pas vraiment besoin de le faire, puisque les requins sont déjà de presque toutes nos plongées. Ce serait presque plus difficile de construire une sortie sans requins ! Les gens viennent ici justement parce qu’il y a du requin, des raies mantas, du poisson, du gros. On a quand même quelques sites où on est sûrs de ne pas en croiser comme une épaveou des sites plus coralliens, mais ce n’est pas pour éviter les requins par principe, c’est pour d’autres centres d’intérêt ou parfois pour les débutants.

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On ne panique pas ! © Iatok Diving Paradise

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Quel regard portes-tu, en tant que professionnels du milieu, sur les enjeux actuels liés aux interactions homme-requin en Nouvelle-Calédonie ?

L’enjeu, c’est de trouver un équilibre. Le problème, comme souvent, c’est qu’il y a des extrémistes des deux côtés. Il faut réussir à contenter tout le monde. Il y a des activités qui souffrent vraiment du requin, comme les activités nautiques, le tourisme, ou simplement les gens qui veulent se baigner tranquillement à la plage. C’est pour ça que je trouve les filets anti-requins inutiles en pratique, mais si ça peut rassurer certaines personnes, pourquoi pas. Il faut aussi contenter les défenseurs de l’environnement, qui ne sont pas dans le tort. Le requin est chez lui, il y en a toujours eu, il est indispensable à l’écosystème. Mais il faut aussi prendre en compte ceux qui souffrent réellement de sa présence. Trouver ce juste milieu et des solutions qui répondent aux deux, c’est tout l’enjeu.

Pour moi, le seul vrai moyen de rapprocher les points de vue, je pense, ce serait que tout le monde plonge ! Ça démystifie tout, on se rend compte de ce qu’il en est réellement. On m’objecte parfois que ça pourrait pousser des gens inconscients à prendre des risques, à se dire que les requins sont inoffensifs et à se baigner la nuit, par exemple. Mais les plongeurs, eux, restent conscients ; ils savent qu’en plongée, dans de bonnes conditions, il n’y a pas de risque, alors qu’en nageant en surface, il y en a un. Minime oui, mais réel. On retient six morts et une cinquantaine d’attaques par an dans le monde, alors qu’on ne pense jamais aux risques du quotidien, comme le paludisme transmis par les moustiques, qui tue autrement plus de monde chaque année.

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Trouves-tu que les campagnes d’abatages sont injustes ?

Je pense que c’est un mauvais juste milieu. Un juste milieu quand même, parce que ça rassure, mais un mauvais, parce qu’on tue des requins qui, très probablement, n’en avaient rien à faire de l’homme et qu’en les attirants avec un appât, on fait parfois venir des requins qui ne se seraient jamais approchés autrement. Ça ne règle pas le problème de fond. Il y a aussi la méthode d’installer une bouée appâtée à 300 mètres d’une plage, c’est habituer les requins à un vrai buffet à volonté. Le jour où on retire l’appât et qu’on rouvre la plage, les requins sont toujours là, parce qu’ils ont été habitués à trouver de la nourriture à cet endroit précis. Je pense qu’il vaudrait mieux cibler l’abattage sur le lieu exact où s’est produit un accident. Un prélèvement de nuit directement au port de pêche, où on sait que les bouledogues sont présents, aurait par exemple plus de sens qu’un prélèvement à dix kilomètres du lieu de l’accident. Le vrai problème de fond, à mon sens, remonte à la décision de classer le requin bouledogue comme espèce protégée. Une fois qu’une espèce est sur cette liste, il devient très difficile de l’en retirer, même pour une gestion ciblée. 

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Penses-tu que le faible nombre d’attaques dans le monde s’explique par les dispositifs de protection mis en place par certains pays ?

Pas vraiment, en fait très peu de pays ont mis en place des dispositifs. À La Réunion, ce qui est étonnant, c’est que mes amis plongeurs sur place n’en croisent presque jamais. En dix ans là-bas, je n’ai vu des requins marteaux qu’à un seul site précis, la Pointe au Sel et uniquement la dernière semaine d’octobre. En Australie, la plupart des filets anti-requinsont été retirés, remplacés par des drones et, sur certaines plages, des bouées connectées avec une alerte sonore. Mais ça reste très localisé, à très peu d’endroits. Et il faut remettre les choses en perspective, là-bas, le requin n’est qu’un danger parmi tant d’autres ! Je pense que peu d’endroits investissent dans ce type de dispositif tout simplement parce que le risque réel reste très faible au regard du coût que ça représente.

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