Ce n’est plus un secret pour personne, la Nouvelle-Calédonie abrite l’une des plus grandes aires marines protégées du monde. Mais que recouvre vraiment cette protection ? Alors qu’un nouveau traité international vient tout juste de changer la donne pour la haute mer, l’occasion est parfaite pour faire le point. Alors, qu’est-ce qu’une aire marine protégée et où en est-on, ici comme ailleurs ?
__
Une aire marine protégée, kesako ?
Une aire marine protégée (AMP) est un espace maritime délimité, sur lequel les activités humaines sont encadrées afin de préserver les écosystèmes qui s’y trouvent. Mais une AMP n’est pas forcément une zone où toute activité est interdite ! Les niveaux de protection s’échelonnent, allant de la gestion durable des ressources (pêche encadrée, usages réglementés) jusqu’à la protection stricte, où tout prélèvement est proscrit. Cette gradation est importante à comprendre, car c’est elle qui explique la plupart des débats autour des chiffres avancés par les gouvernements du monde entier. En gros, annoncer qu’un territoire protège « X% » de ses eaux ne dit rien en soi, du niveau réel de cette protection.
À l’échelle mondiale, l’objectif fixé par la communauté internationale est de protéger et conserver au moins 30% des terres, des océans et des eaux douces de la planète d’ici 2030. Cet objectif, connu sous le nom de « 30×30 », a été adopté lors de la COP15 sur la biodiversité, réunie à Kunming puis Montréal en décembre 2022. Or à ce jour, les océans du globe restent très en-deçà de cette trajectoire. Un événement récent vient toutefois rebattre les cartes ! En effet, le traité international sur la haute mer, dit accord BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction), est entré en vigueur le 17 janvier 2026, après avoir atteint le seuil des soixante ratifications nécessaires en septembre 2025. Comme le rappelle le ministère de la Transition écologique, ce texte « constitue un succès majeur du multilatéralisme » et vient compléter le cadre juridique posé par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982. C’est une bascule historique ! La haute mer, qui représente près des deux tiers de la surface des océans, était jusqu’ici régie par le seul principe de liberté des mers, sans aucun cadre de protection dédié. Le traité rend désormais possible la création d’AMP dans ces eaux internationales. Une première conférence des parties doit se tenir à New York en janvier 2027 pour poser les bases de sa mise en œuvre, notamment le financement et la gouvernance.

__
Et la Nouvelle-Calédonie dans tout ça ?
Sur ce terrain, la Nouvelle-Calédonie a de quoi afficher une certaine fierté ! Le Parc naturel de la mer de Corail (PNMC), créé le 23 avril 2014, couvre l’intégralité de la zone économique exclusive calédonienne, soit environ 1,3 million de km². Il s’agit de la plus grande aire marine protégée de France et de l’une des plus vastes au monde. Le Parc abrite une biodiversité remarquable avec 25 espèces de mammifères marins, 48 espèces de requins (dont au moins cinq menacées), une vingtaine d’espèces d’oiseaux marins nicheurs et cinq espèces de tortues marines, toutes menacées. Le 18 octobre 2023, la Nouvelle-Calédonie a franchi une étape importante en faisant passer la part de ses eaux en protection stricte de 2,4% à 10% de l’espace maritime calédonien, à travers la création de plusieurs nouvelles réserves totalisant plus de 100 000 km². Une décision saluée par certaines ONG, comme WWF France. Mais si l’on rapport ce chiffre de 10% à l’objectif mondial des 30% d’ici 2030, la marge de progression reste considérable… Côté gouvernance, le Parc a connu un renouvellement récent. Après dix ans d’existence, son comité de gestion a été réformé fin 2024, avec une nouvelle composition d’une trentaine de membres désignés par le président du gouvernement et le Haut-commissaire de la République. Le nouveau comité consultatif a tenu sa séance d’installation le 20 mai 2025 et un tout premier conseil scientifique dédié au Parc a vu le jour en août 2025. Autre chantier en cours, le plan de gestion du Parc.
« Le comité consultatif du parc naturel de la mer de Corail a validé les fondations d’un vaste chantier : réinventer d’ici fin 2026 son plan de gestion échu depuis trois ans. » – Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie
Mais le Parc naturel de la mer de Corail n’est qu’une partie du paysage. Sous les douze milles nautiques, la gestion des aires marines protégées relève des provinces. La province Sud, notamment, gère un réseau d’AMP propre réparties sur des sites emblématiques comme le Grand Lagon Sud ou la Zone Côtière Ouest, où se trouvent les réserves d’Ouano, de la Roche Percée ou encore de la Baie des Tortues, site majeur pour la conservation des tortues caouannes. La doyenne de ces aires protégées, la réserve intégrale Yves Merlet à Yaté, a été créée dès 1970 et elle est même considérée comme la plus ancienne AMP de France.


__
Entre affichage et réalité du terrain
Ce panorama pose une question de fond qui traverse aussi bien le débat calédonien que le débat mondial… La protection sur le papier suffit-elle à garantir une protection réelle ? Les chiffres de surface, aussi impressionnants soient-ils, ne disent rien des moyens humains et financiers réellement déployés pour faire respecter la réglementation, ni de la manière dont les usages sont conciliés avec les objectifs de conservation. C’est précisément l’un des points de vigilance soulevés par les ONG à propos du nouveau traité sur la haute mer. Mais pour l’association BLOOM, si l’entrée en vigueur du BBNJ est un jalon important, tout reste à faire.
« En soi, ce traité ne permettra pas, à lui seul, de protéger entièrement la haute mer. En effet, les compétences du traité BBNJ s’entremêlent et s’articulent avec un ensemble d’instruments internationaux préexistants. Pour donner les exemples les plus importants, le traité BBNJ n’inclura pas la gestion des ressources minérales des fonds marins (et donc l’interdiction potentielle des activités minières en eaux profondes), dont l’exploitation est encadrée par l’Autorité internationale des fonds marins. » – Association Bloom (17 janvier 2026)
La même vigilance vaut (à notre échelle) pour la Nouvelle-Calédonie. Le passage à 10% de protection stricte du Parc naturel de la mer de Corail, la refonte de sa gouvernance et le chantier de son futur plan de gestion sont autant de signaux d’un système en mouvement. Reste à savoir comment ces engagements se traduiront sur le terrain…

__
Quelle est la suite ?
La Nouvelle-Calédonie dispose, sur le papier, d’un des dispositifs de protection marine les plus ambitieux au monde. Mais entre l’objectif mondial des 30% d’ici 2030, l’entrée en vigueur toute récente du traité sur la haute mer et les défis de gestion au niveau local, l’enjeu des prochaines années sera moins d’annoncer de nouveaux chiffres que de donner aux aires déjà créées les moyens d’une protection effective. Les prochains rendez-vous à suivre sont donc la finalisation du plan de gestion du Parc naturel de la mer de Corail d’ici fin 2026 et la première conférence des parties du traité BBNJ, prévue à New York en janvier 2027.
__

