Sous l’enchevêtrement des racines de palétuviers, dans une eau trouble qui ne sent pas toujours la fleur, des milliers de juvéniles grandissent à l’abri des regards. Crevettesmulets noirs, crabes, etc. à première vue, la mangrove ressemble à une forêt avec les pieds mouillés. En fait, c’est plutôt l’une des plus grandes maternités naturelles de Nouvelle-Calédonie.

Comme une nurserie accueillerait les nouveau-nés avant leur venue au monde, la mangrove héberge les tout premiers stades de vie d’une multitude d’espèces marines. Sans elle, le lagon ne fonctionnerait pas de la même façon, avec moins de poissons dans nos assiettes, des récifs plus fragiles et un littoral plus exposé. Direction la vase donc, pour en savoir un peu plus sur cette forêt amphibie…

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Le cocon idéal 

Pour un juvénile de poisson ou de crevette, la mangrove a tout d’une chambre sous haute sécurité. Les racines des palétuviers, en s’enchevêtrant les unes dans les autres, forment un labyrinthe que les gros prédateurs peinent à traverser. L’eau, rendue trouble par les sédiments, complète cette protection naturelle en brouillant la vue des chasseurs. Ajoutez à cela des eaux globalement calmes à l’abri de la houle et ça donne un refuge presque parfait pour grandir tranquille. Mais la mangrove n’est pas seulement un abri, c’est aussi un garde-manger. Quand les feuilles des palétuviers tombent et se décomposent, elles nourrissent toute une chaîne alimentaire. Les détritivores et micro-organismes profitent en premier du festin, puis deviennent à leur tour la nourriture des invertébrés et petits crustacés, qui finissent eux-mêmes au menu des jeunes poissons. Un cercle vertueux dans toute sa splendeur !

Cette fonction de nurserie est documentée depuis des décennies par la recherche scientifique en Nouvelle-Calédonie. Dès les années 1990, des inventaires menés dans les mangroves du lagon sud-ouest avaient recensé plus de 260 espèces de poissons, l’abondance de juvéniles caractérisant fortement ces peuplements. On y trouve notamment des familles bien connues des pêcheurs calédoniens : gobies, poissons-cardinaux, carangues, mérous, vivaneaux et mulets comptent parmi les groupes les plus représentés dans ces eaux saumâtres. La diversité botanique calédonienne ajoute une touche locale à cette histoire. À l’échelle mondiale, seules 60 à 70 espèces de palétuviers sont recensées et 25 d’entre elles poussent en Nouvelle-Calédonie. C’est une concentration remarquable pour un territoire de cette taille ! 

« La mangrove calédonienne est plutôt dans un très bon état par rapport aux autres pays du monde. Cela s’explique par notre faible densité de population qui fait que ces écosystèmes sont donc globalement préservés. » – Cyril Marchand, professeur à l’Université de la Nouvelle-Calédonie et spécialiste de ces écosystèmes (source : LNC)

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Cyril Marchand, Maître des mangroves © Anthony Tejero – LNC

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Pas de mangroves, pas de poissons

Les juvéniles qui grandissent à l’abri des palétuviers ne restent pas toute leur vie dans cet habitat. Comme pour nous, tout à un âge ! Une fois suffisamment costauds, beaucoup migrent vers les herbiers, puis vers le lagon ou le récif, où ils achèvent leur croissance. Plusieurs familles parmi les plus pêchées en Nouvelle-Calédonie (vivaneaux, mulets, certaines carangues) passent ainsi une partie de leur jeunesse dans cet habitat avant de rejoindre les zones de pêche traditionnelles. Donc, préserver la mangrove, c’est directement préserver une partie des ressources halieutiques du territoire !

Ce lien entre mangrove et garde-manger est profondément ancré dans le quotidien calédonien. La mangrove fournit depuis toujours crabes de palétuvierscoquillages et mulets aux pêcheurs des zones côtières. Mais ce que l’on mesure moins, c’est l’ampleur du phénomène en amont… Lorsque les feuilles de palétuviers se décomposent, elles génèrent des sels nutritifs qui nourrissent le phytoplancton et sans cette étape, tout le reste s’effondrerait, des micro-organismes jusqu’aux poissons que l’on retrouve sur les étals du Marché de Nouméa. 

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Menaces autour de la nurserie…

Toute nurserie a besoin d’être protégée et celle-ci ne fait pas exception… Sa première menace est l’urbanisation. À l’échelle mondiale, c’est aujourd’hui la première cause de recul des mangroves et la Nouvelle-Calédonie n’y échappe pas, en particulier dans le Grand Nouméa. D’ailleurs, une partie de la mangrove de Nouméa a disparu pour faire place à l’aérodrome, une autre pour permettre la construction de routes. Aujourd’hui, ce sont surtout la pollution, le manque d’assainissement des eaux pluviales et urbaines, les déchets ménagers et le défrichement qui continuent de fragiliser les poches de mangrove urbaine encore existantes, auxquelles s’ajoutent les sites situés au pied d’anciennes mines. La Nouvelle-Calédonie compte aujourd’hui environ 35 000 hectares de mangrove. Le constat scientifique est presque rassurant à l’échelle du territoire car ces écosystèmes ne sont globalement pas en péril. Mais dans les zones urbanisées, la marge de manœuvre se réduit chaque année un peu plus. Face à ça, les pouvoirs publics ont commencé à se mobiliser. En avril 2024, la province Sud a signé avec les communes du Grand Nouméa et l’UNC une convention baptisée « plan d’action mangrove » (PAM), destinée à coordonner la connaissance scientifique, la sensibilisation et la réduction des pressions humaines sur ces écosystèmes. 

« L’action de la province est bien plus efficace lorsqu’elle travaille avec les communes, les associations et les scientifiques. Ça fait longtemps que le monde environnemental a compris l’intérêt de cet écosystème, mais c’était important de l’officialiser. La signature de cette charte apporte une caution morale pour dire que c’est un vrai sujet et que nous soutiendrons tous ceux qui travaillent pour préserver la mangrove et la mettre en valeur. C’est un combat d’intérêt général et donc on doit y aller tous ensemble. » – Philippe Blaise, premier vice-président de la province Sud (source : LNC)

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Tata la mangrove, bonjour l’aérodrome… © Dimitry Malov

La fonction de nurserie n’est en fait qu’une partie des services rendus par la mangrove. Le système racinaire des palétuviers, en retenant les sédiments, freine l’érosion du littoral et atténue les effets des houles, des fortes vagues ou des cyclones. Lors du tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est, les villages protégés par une mangrove ont mieux résisté que ceux situés derrière de simples plages. La mangrove agit aussi comme un filtre entre la terre et la mer grâce aux palétuviers qui ont la capacité d’absorber certains contaminants et métaux lourds pour alimenter leur propre croissance, limitant ainsi la pollution qui atteint le lagon. Mais c’est côté climat que la mangrove impressionne le plus. Les sols de mangrove peuvent stocker dix à cent fois plus de carbone qu’une forêt classique. Ce « carbone bleu » peut ainsi rester piégé pendant plusieurs milliers d’années ! Une étude internationale publiée en août 2025, à laquelle ont contribué les chercheurs de l’UNC Sarah Robin et Cyril Marchand, est venue nuancer ce tableau : la nature de ce carbone stocké varie fortement selon le paysage côtier. La conclusion des auteurs est qu’il n’existe pas de recette miracle pour restaurer une mangrove, chaque projet doit composer avec son contexte local.

La bonne nouvelle, c’est que la restauration n’est pas qu’un concept théorique en Nouvelle-Calédonie. Depuis 2018, l’association SOS Mangroves NC a planté près de 10 000 jeunes palétuviers à Nouméa et dans le Grand Nouméa, avec un taux de réussite de 60 à 70%, de la récolte des propagules en pépinière jusqu’à la plantation finale. En partenariat avec Caledoclean, SOS Mangroves y mène un programme de revégétalisation qui vise à reformer des couloirs de mangrove continus le long du littoral.

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Il faut assurer la relève

Retour à la vase, aux racines et à l’eau trouble. Derrière les palétuviers se cache l’une des maternités les plus importantes du territoire, une nurserie qui travaille sans relâche, à travers vents et marées. Invisible et parfois olfactivement dérangeante pour beaucoup, elle prépare pourtant la vie du lagon. Les futurs bancs de poissons, les futures générations de crabes, les futurs coups de pêche… 

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