Le 28 mai dernier, le Congrès de la Nouvelle-Calédonie a adopté à l’unanimité une nouvelle loi du pays sur la pêche dans l’espace maritime calédonien, accompagnée d’un schéma directeur de la pêche hauturière. Le texte doit entrer en vigueur au plus tard le 1er janvier 2027 et remplace la délibération de 2011. Entre encadrement juridique tardif, filière sous tension climatique et surveillance d’un territoire grand comme l’Europe, la rédac’ revient sur ce qui se joue dans les eaux calédoniennes…
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Une haute mer sous haute protection
L’espace maritime de la Nouvelle-Calédonie s’étend sur 1,3 million de km². Depuis 2014, la quasi-totalité de cette ZEE est classée aire marine protégée sous le nom de Parc naturel de la mer de Corail, présenté comme la plus grande AMPfrançaise. Son plan de gestion, adopté en 2018, est échu depuis plusieurs années et fait l’objet d’une refonte qui doit aboutir fin 2026. Des réserves naturelles et intégrales, où toute pêche y compris vivrière est interdite, ont été créées en 2018 puis étendues en 2023. Sur le volet strictement lié à la pêche, le service du Parc naturel de la mer de Corail et de la pêche, au sein du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, est aujourd’hui l’interlocuteur central pour tout ce qui touche à l’articulation entre gestion du parc et nouvelle réglementation.

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Écrit noir sur blanc
Sur le fond, la nouvelle loi réserve désormais la licence de pêche commerciale aux seuls navires français, immatriculés en Nouvelle-Calédonie et exploités par des entreprises implantées localement. Elle impose le statut de patron-pêcheur, une certification « pêche responsable » et crée une autorisation de pêche exploratoire pour évaluer des ressources encore peu exploitées. Le gouvernement se voit aussi doter de pouvoirs renforcés pour fixer quotas, zones et périodes de pêche, avec des sanctions administratives et pénales alourdies. Pour Mario Lopez, directeur général de Pescana et président de la Fédération des pêcheurs hauturiers de Nouvelle-Calédonie, cette loi ne bouleverse rien sur le terrain. Elle grave plutôt dans le marbre des pratiques déjà en vigueur.
« Tout ce qui est inscrit dessus, on le fait : la pêche responsable, les emplois locaux, les débarquements sur le territoire calédonien, des pavillons calédoniens. » – Mario Lopez
Avant 2011, la pêche hauturière était gérée directement par l’État ; la délibération de 2011 n’était, selon lui, qu’« un texte, avec deux ou trois réglementations » déjà appliquées par les professionnels. La nouvelle loi, elle, fixe pour la première fois un cadre complet, entre lieux de débarquement autorisés (Nouméa, Koumac, Lifou), types de navires, de pavillons, de techniques de pêche. Et cette reconnaissance juridique locale a aussi une portée internationale ! La Nouvelle-Calédonie, membre de la Commission des pêches du Pacifique occidental et central (WCPFC) et de la Forum Fisheries Agency (FFA), dispose depuis longtemps d’un observatoire des pêches dont les données sont transmises à la Communauté du Pacifique (CPS) et à la WCPFC, mais sans jamais avoir eu de loi de pays pour l’asseoir. Mario Lopez, y voit aussi un rempart contre des velléités d’investisseurs étrangers.
« C’était important pour nous d’avoir cette notification de loi de pays sur la pêche hauturière. Ça peut nous protéger de toute volonté extérieure, comme ça se passe chez nos voisins, où des Chinois, des Coréens, des Japonais achètent des jours de mer pour pêcher dans leur ZEE. » – Mario Lopez

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Dans le filet d’une grosse structuration
La filière hauturière calédonienne s’est concentrée, avec une flotte passée de seize à treize navires et le nombre d’armements de cinq à trois. Mais contrairement à une idée reçue, le tonnage pêché n’a rien d’un long fleuve tranquille, il obéit d’abord au climat ! En 2024, année El Niño, quinze navires ont débarqué 2 700 tonnes de poisson. En 2025, sans El Niño, un navire de moins a suffi à ramener 2 200 tonnes. Pour 2026, la tendance s’oriente plutôt vers 2 000 à 2 100 tonnes, sauf si un nouvel épisode El Niño démarre en octobre ou novembre, auquel cas les prises pourraient nettement remonter. Sur vingt ans, la filière prélève en moyenne entre 2 500 et 2 800 tonnes par an.
Cette structuration de la flotte est le fruit d’une histoire déjà longue. La pêche hauturière calédonienne a été initiée par la province des Îles, avec le soutien de Navimon et Pacific Tuna, avant l’arrivée de Pêcherie du Nord et de petits armements indépendants. Sans attendre de loi de pays, les professionnels avaient déjà, d’eux-mêmes, structuré leurs pratiques : navires de moins de 24 mètres, pêche à la palangre horizontale dérivante, nombre de licences limité, objectifs d’autosuffisance alimentaire, d’emploi local et de préservation de la ressource. Face à la hausse des coûts, les armateurs misent aujourd’hui sur l’amélioration des techniques de pêche plutôt que sur l’augmentation du nombre de navires (outils informatiques, données météo, optimisation des campagnes.) Sur la diversification, la nouvelle autorisation de pêche exploratoire ouvre la porte à des espèces encore peu exploitées comme le béryx ou le vivaneau, un poisson déjà pêché il y a vingt ou trente ans à destination du marché japonais. Mais pour Mario Lopez, ce n’est pas une priorité. Il faut d’abord vérifier la demande, la rentabilité et l’état de la ressource, mobiliser des scientifiques, bâtir un véritable business plan.
« On a déjà des freins sur le marché international au niveau du frais. On n’a pas cette envie d’aller chercher des espèces qu’on ne connaît pas. » – Mario Lopez

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Former la jeunesse
Le manque de formation initiale reste un frein structurel de longue date. La pêche à la palangre hauturière impose des campagnes de dix à douze jours, deux fois par mois. L’École des métiers de la mer, chapeautée par le GIEP, dispense une formation théorique de base (sécurité, communication radio, lecture de radar et de cartes), complétée par des qualifications spécifiques (matelot, capitaine, mécanicien) à renouveler tous les cinq ans. Il s’agit d’un coût réel pour les armateurs, car former un mécanicien 750 immobilise un marin pendant six mois, qu’il faut continuer à rémunérer sans certitude de réussite. Mario Lopez pointe alors une piste de coopération régionale encore inexploitée… À Tahiti, où la flotte polynésienne compte environ quatre-vingts navires contre treize en Nouvelle-Calédonie, un partenariat a été noué avec un lycée agricole pour structurer une formation dédiée à la pêche. D’après lui, nous pourrions aller dans ce genre de direction, notamment grâce à la Fédération des Chambres d’agriculture du Pacifique, qui réunit déjà la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna.
« Pourquoi pas le faire ici, faire des passerelles, croiser des élèves ? » – Mario Lopez

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Sous haute surveillance
La ZEE calédonienne s’étend sur 1,3 million de km², mais la zone de responsabilité des forces armées en Nouvelle-Calédonie (FANC), dépasse les 24 millions de km². Jean-Luc Vaslin, Directeur des Affaires Maritime de Nouvelle-Calédonie, affirme que ce sont les FANC et la Marine nationale en particulier, qui, disposant de moyens, sont chargés de ce contrôle. Le Secrétariat général de la mer a publié le 27 avril 2026 une stratégie nationale de lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), visant à en faire « un délit transnational à éradiquer », en priorité dans certaines zones d’effort jugées prioritaires. La Nouvelle-Calédonie n’en fait pas partie. Selon Jean-Luc Vaslin, « si les enjeux y sont importants eu égard à la superficie de notre ZEE, les moyens de suivi et de contrôle permettent d’affirmer que celle-ci ne subit pas la pression de navires de pêche étrangers », grâce aux dispositifs français de surveillance déjà en place. Il ajoute qu’à sa connaissance, il n’existe pas de « zone grise » avec le Vanuatu. Une zone qui avait pourtant fait parler d’elle après l’affaire du navire chinois HU YU 911, arraisonné sous licence vanuataise en 2013.
En mer, les armateurs eux-mêmes participent à cette surveillance. Le mois dernier, plusieurs palangriers chinois et indonésiens avaient été arraisonnés dans la région pour pêche illégale au requin, faisant écho aux arraisonnements similaires signalés à la même période par les autorités de Kiribati, des Palaos et de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les navires de pêche hauturière calédoniens, considérés comme des « sentinelles de mer » du fait de leur présence dans des zones isolées, sont équipés de radars capables de détecter l’extinction suspecte des balises AIS des naviresenvironnants ; toute anomalie est aussitôt signalée au Centre Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage (COSS), qui peut ensuite mobiliser un avion ou un navire de la Marine nationale. Chaque année, un exercice conjoint réunit pêcheurs et Marine nationale à quai, pour des visites de bateaux et des échanges sur le fonctionnement de la pêche à la palangre.
« Le Pacifique Sud, c’est la moitié de la ressource mondiale de thon, environ 2,5 millions de tonnes par an. Ça attise ! » – Mario Lopez
Pour Mario Lopez, ce cadre calédonien pourrait même devenir un modèle exportable auprès d’îles voisines cherchant à structurer leur propre pêche hauturière, comme le Vanuatu ou les Samoa, dépendantes elles aussi de la ressource thonière.

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Quel cap pour demain ?
À l’échelle régionale, la Nouvelle-Calédonie n’a pas fait le choix le plus radical, avec une protection de sa ZEE qui reste graduée, entre zones de haute protection et zones ouvertes à une pêche encadrée mais bien réelle. La Polynésie française elle, a classé depuis 2025 l’intégralité de sa ZEE (4,8 millions de km²) en aire marine protégée. Reste que la nouvelle loi du pays, saluée par la profession comme une mise à jour nécessaire, ne répond pas à tout. En effet, le devenir précis du plan de gestion du Parc naturel de la mer de Corail, la manière dont il s’articulera avec le nouveau cadre de pêche ou encore les arbitrages concrets du schéma directeur et de ses 71 actions restent, à ce stade, entre les mains d’un service qui n’a pas encore pris la parole publiquement sur le sujet.
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