On en a peur depuis 1975 et, surtout depuis que John Williams a composé deux notes de violoncelle et que Steven Spielberg a rendu l’océan menaçant pour des générations entières. Mais que dit vraiment la science sur les morsures de requins, leurs causes, leur répartition dans le monde et leur présence en Nouvelle-Calédonie ? Delphine Duval, chercheuse à l’UMR Entropie (IRD / Université de Nouméa), vient de soutenir une thèse qui bouscule bien des idées reçues.

Jaws a tout faussé : la réalité des morsures à l’échelle mondiale

Commençons par un chiffre qui surprend : dans le monde entier, les morsures de requins non provoquées ont progressé de 30 cas par an dans les années 1960-1990 à environ 100 cas par an aujourd’hui. En apparence, c’est une hausse spectaculaire mais, en réalité, elle suit de près la croissance démographique mondiale et l’augmentation du nombre de baigneurs, surfeurs et plongeurs qui fréquentent l’océan – sans oublier le développement des moyens de communication plus propices à un meilleur recensement. Plus de gens dans l’eau et donc, mécaniquement… plus de rencontres. La nature du risque n’a pas changé mais son exposition, oui.

Deuxième réalité que la thèse de Delphine Duval remet en perspective : seules trois espèces sont impliquées dans la grande majorité des cas. Le grand requin blanc représente 36,4 % des morsures recensées, le requin tigre 15,4 %, et le requin bouledogue 13,5 %. Les centaines d’autres espèces de requins qui peuplent nos océans ne constituent pas de menace réelle pour l’être humain, ou en tout cas bien moins que ce que l’humain représente pour elles ! Après tout, nous ne faisons pas partie de la chaîne alimentaire des squales. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, « requin » rime encore avec « prédateur universel », un héritage direct du film de Spielberg, qui a cristallisé une représentation sociale déformée, durablement éloignée de la réalité biologique.

Cette distorsion “culturelle” a des conséquences concrètes sur les politiques publiques ; des abattages préventifs, des filets de protection non sélectifs, des campagnes de communication anxiogènes sont ainsi autant de réponses fondées sur la peur plutôt que sur la connaissance. Et pourtant, si l’on retourne la question : ces trois espèces – grand blanc, tigre, bouledogue – sont toutes classées vulnérables ou en danger sur la liste rouge de l’UICN. Qui est le vrai prédateur ? 

Dans sa thèse, la chercheuse a conduit une revue systématique de la littérature scientifique existante selon la méthode PRISMA (Preferred Reporting Items for Systematic Reviews and Meta-Analyses) : sur plus de 12 000 publications initialement identifiées, seulement 160 répondaient aux critères de rigueur méthodologique pour être retenues. Le bilan de cet “état de l’art” est ainsi résumé : 40 facteurs potentiels d’influence sur les morsures ont été identifiés dans la littérature mais seulement 6 ont été testés statistiquement. Sans oublier qu’il n’existe, à ce jour, aucun consensus scientifique sur les déterminants des morsures non provoquées : la thèse de Delphine Duval est précisément là pour combler (une partie de) ce vide.

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Aires marines protégées et modèle global : démêler les causalités

L’une des questions les plus controversées dans le débat (trop ?) public est celle du lien entre aires marines protégées (AMP) et morsures de requins. L’intuition populaire est simple : créer des AMP, c’est protéger les requins, donc en augmenter le nombre, et ainsi augmenter le risque. D’après la thèse de Delphine Duval, la réalité est beaucoup plus nuancée ! 

Pour répondre à ce syllogisme, la thèse analyse le “comportement” de 97,4 % des AMP du monde ; premier constat, elles ne montrent aucune augmentation des morsures dans les eaux adjacentes ce qui indique que la corrélation supposée n’existe pas dans la quasi-totalité des cas. Il existe bien un sous-ensemble paradoxal et minoritaire d’AMP associées à une hausse des incidents mais ces cas sont très spécifiques et liés à des critères spécifiques : des pays développés, des eaux chaudes, claires et salines, une proximité avec des récifs coralliens, et des AMP de petite taille. Ce profil très particulier suggère que ce n’est pas la protection en elle-même qui crée le risque mais bien la combinaison de conditions environnementales et humaines qui ont conduit, précisément, à créer une AMP dans ces zones attractives.

Pour aller plus loin, Delphine Duval a construit un modèle prédictif global de la distribution des morsures à l’échelle planétaire. Premier résultat remarquable ? Avec seulement trois variables, le modèle parvient à prédire correctement la répartition des morsures dans 83 % des cas ; les trois facteurs principaux sont l’indice de développement humain (IDH), la salinité et la température de surface de l’eau. Ce résultat est scientifiquement fort : il montre que les morsures de requins ne sont pas des événements aléatoires et imprévisibles mais qu’elles obéissent à une logique géographique et écologique identifiable. Là où les récifs attirent une biodiversité marine riche et des usagers de l’océan nombreux, là où les conditions climatiques sont favorables, là où le développement humain génère une forte fréquentation littorale… c’est là que les rencontres surviennent, ce qui paraît globalement “logique” mais est désormais prouvé. 

Dans ce contexte, la France, en raison de ses territoires d’outre-mer (Réunion, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, Antilles…), se retrouve ainsi 4ème pays au monde en termes de nombre de morsures recensées. Un classement qui dit moins sur nos eaux que sur notre présence dans l’Indo-Pacifique et notre amour pour les natures bleues ! 

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La Nouvelle-Calédonie sous la loupe : l’ADNe et le facteur humain

Pour détecter la présence de grands requins dans les eaux calédoniennes, la chercheuse a comparé trois méthodes scientifiques : les plongées en UVC (Underwater Visual Census, soit les comptages visuels standardisés sous l’eau), les BRUVS (Baited Remote Underwater Video Stations, avec des caméras appâtées immergées) et l’eDNA (ADN environnemental, soit l’analyse (novatrice et automatisée) des traces génétiques laissées par les organismes dans l’eau de mer).

Le verdict est sans appel : l’eDNA est de loin la méthode la plus sensible pour détecter les grands requins ; en effet, sur 92 échantillons d’eau collectés, 14 % se sont révélés positifs à la présence de grands requins alors qu’en parallèle, 1 729 plongées UVC n’ont permis de détecter aucun grand requin. Zéro ! Ce résultat illustre à la fois la discrétion naturelle de ces animaux et la puissance de l’ADNe comme outil de surveillance : les requins passent, laissent des traces moléculaires dans l’eau puis disparaissent avant qu’un plongeur puisse les apercevoir.

Autre résultat majeur sur la Nouvelle-Calédonie présenté dans la thèse : une analyse de la répartition des morsures dans l’espace révèle que la zone urbaine de Nouméa concentre 17 fois plus de morsures que les zones rurales ou périphériques. Un chiffre spectaculaire qui appelle immédiatement une question : les requins sont-ils plus présents en zone urbaine ou est-ce autre chose ? La réponse se trouve dans les données : la zone urbaine, c’est aussi 42 fois plus de présence humaine dans l’eau ! Autrement dit, le ratio morsures/baigneurs est parfaitement cohérent entre zones urbaines et rurales et il ne s’agit donc pas d’une concentration de requins dans la baie de Nouméa qui expliquerait les chiffres : c’est simplement la densité humaine ! Le facteur humain est le premier déterminant des morsures en Nouvelle-Calédonie. Et oui, là où il y a des gens, il y a des rencontres. En revanche, là où les eaux sont désertes, il n’y en a pas. CQFD. 

Ce résultat a plusieurs implications directes pour optimiser les politiques publiques locales mais la première est que les mesures de gestion du risque devraient cibler en priorité la maîtrise de la fréquentation des zones à risque – zones de surf, plages proches de passes ou de récifs… – plutôt que de se concentrer exclusivement sur les populations de requins. “Prélever” du squale, ces animaux (souvent) migrateurs, semble donc être une réponse incomplète, voire défaillante à une problématique réelle.  

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Science et conservation, même combat ? 

La thèse de Delphine Duval ne minimise pas le danger des morsures de requins mais elle l’objective et sa plus grande force est de sortir la question du registre émotionnel pour la placer dans le champ de la connaissance scientifique rigoureuse, là où les décisions de gestion doivent être prises.

En parallèle, elle pose, en creux, une question essentielle : si les trois espèces impliquées dans la majorité des incidents mondiaux sont toutes menacées d’extinction, ne devrait-on pas, simultanément, protéger les usagers de l’océan et protéger les requins ? Les deux objectifs ne sont pas contradictoires : ils exigent simplement une meilleure connaissance de l’animal, de son milieu et une meilleure gestion de notre propre présence dans cet espace qui lui appartient depuis bien plus longtemps qu’à nous.

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  • Sources : thèse de doctorat de Delphine Duval, UMR Entropie (IRD / Université de la Nouvelle-Calédonie), soutenue en 2025. Titre : « Facteurs environnementaux et humains influençant les morsures non provoquées de requins ». Données complémentaires : UICN Red List, Global Shark Attack File, Organisation mondiale de la santé.