Tartare, sashimi, mi-cuit, salade tahitienne… Le thon on le retrouve partout chez nous ! Derrière ce produit du quotidien se cache une grande filière. Entre pêche hauturière, transformation, export et enjeux environnementaux, le secteur traverse aujourd’hui une période particulièrement délicate.
À la tête de Pescana et président de la Fédération des pêcheurs hauturiers de Nouvelle-Calédonie, Mario Lopez connaît les défis du secteur mieux que personne. De la perte brutale du marché japonais aux efforts menés pour développer une pêche responsable, il revient sur les réalités d’une filière fidèle au paysage calédonien…
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Bonjour Mario et bienvenue sur NeOcean ! Pour commencer, peux-tu nous raconter ton parcours et ton rôle aujourd’hui au sein de Pescana et de la Fédération des pêcheurs hauturiers ?
Pescana est une entreprise spécialisée dans la pêche hauturière et la transformation du thon destiné au marché local comme à l’export. De mon côté, j’ai plutôt un parcours orienté développement commercial et export, avec toujours cette volonté de valoriser les produits calédoniens et aujourd’hui particulièrement les produits de la mer. On a la chance d’avoir en Nouvelle-Calédonie des thons reconnus pour leur qualité, notamment une qualité qu’on dit « sashimi » très appréciée. C’est un vrai atout pour le territoire. Aujourd’hui, je suis directeur général de Pescana et d’Armement du Nord. Armement du Nord se consacre uniquement à la pêche, tandis que Pescana est désormais davantage tournée vers la transformation. On achète du poisson, on le transforme dans notre usine puis on le distribue localement ou à l’international, notamment en Europe, en Asie et dans la région Pacifique. Je préside également la Fédération des pêcheurs hauturiers de Nouvelle-Calédonie, qui regroupe aujourd’hui les principaux armements du territoire.


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Comment est structurée aujourd’hui la filière thonière en Nouvelle-Calédonie ?
La filière s’est beaucoup structurée au fil des années. La Fédération existe depuis 2007. À l’époque, elle regroupait une trentaine de navires de tailles variées. Aujourd’hui, on compte treize navires répartis entre trois armements : Navimon, Baby Blue et Armement du Nord. Même si la flotte a diminué, la filière reste très organisée. On dispose notamment d’un observatoire de pêche qui permet de suivre précisément les captures, les espèces pêchées, les rendements ou encore les jours de mer. Tout est enregistré et analysé. La pêche hauturière représente environ 250 emplois directs et 600 emplois indirects. Les marins sont formés localement via le GIEP, avec des qualifications qui vont du simple marin jusqu’au capitaine. C’est un métier technique qui demande des compétences en sécurité, navigation, radio et bien sûr en pêche, même si le plus gros s’apprend directement en mer. Tous les navires utilisent exclusivement la pêche à la palangre. Les techniques industrielles comme la senne ou le chalut sont interdites en Nouvelle-Calédonie. Cette réglementation permet de maintenir une pression de pêche très faible et surtout très sélective. Pour donner un ordre d’idée, nos treize navires pêchent environ 2 500 tonnes par an. À l’international, un seul grand senneur peut atteindre 3 000 tonnes à lui seul. Ça montre bien que notre modèle reste à taille humaine.


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Quelle place occupe le thon dans l’activité de la filière et dans la consommation locale ?
Le thon représente l’essentiel de notre activité, environ 90% des captures. Une fois pêché, le poisson est transformé dans les usines de Pescana et Pacific Tuna. Ensuite, il est décliné sous différentes formes : filets, steaks, sashimi, tartares, salades, etc. Le thon fait vraiment partie de la culture alimentaire calédonienne. Pourtant, on connaît souvent mal le travail réalisé derrière. Les équipages sont composés de cinq à six personnes par navire, avec des campagnes en mer qui durent entre dix et quatorze jours. Ils ont ensuite quelques jours de repos avant de repartir. Les bateaux partent en moyenne une vingtaine de fois par an. Les conditions sont exigeantes. Les marins travaillent loin des côtes, dans une immense zone économique maritime qui couvre plus d’1,3 million de km² avec le Parc naturel de la mer de Corail. Un bateau de 22 mètres paraît très gros devant le quai mais minuscule dans l’étendue des mers. Sur les 2 500 tonnes pêchées chaque année, environ 80% sont destinées au marché local, ce qui permet de couvrir totalement les besoins du territoire en thon frais. Le thon blanc, ou germon, représente environ 70% des captures. C’est un poisson très apprécié localement parce qu’il se prête à de nombreuses préparations et reste accessible. Aujourd’hui, le thon est même devenu ce qu’on appelle un « produit d’appel », c’est-à-dire un produit protéiné local vendu à un prix souvent inférieur à celui de certaines viandes.


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À l’inverse, l’export reste un enjeu majeur. Quels sont les principaux marchés visés par le thon made in Calédonie ?
Pendant plus de vingt ans, le Japon a été notre marché phare, notamment pour le thon jaune. C’était un marché extrêmement important et surtout très rémunérateur. À l’époque, avant les événements de 2024 et l’arrêt de la ligne aérienne d’Aircalin vers le Japon, nous avions environ cinq vols par semaine qui nous permettaient d’expédier du thon frais. Le poisson arrivait au Japon et était vendu aux enchères dès le lendemain. Cette relation commerciale s’est construite sur des années de confiance. Le marché japonais est très exigeant, mais il valorisait particulièrement la qualité de notre poisson. Le problème, c’est qu’avec l’arrêt de cette ligne aérienne, nous avons perdu quasiment du jour au lendemain 80% du débouché du thon jaune. Et derrière cette perte, il y a eu plusieurs lourdes conséquences : la perte d’un marché rémunérateur, une perte de trésorerie et une augmentation importante des stocks. Le marché mondial du thon est extrêmement concurrentiel. Nous pêchons 2 500 tonnes par an quand le marché mondial représente environ cinq millions de tonnes. Face à des flottes industrielles internationales aux coûts bien plus bas, il est très difficile d’être compétitif. Pour comparer, le thon jaune entier exporté congelé vers l’Europe se vend autour de 2€35 le kilo, alors que le marché japonais nous permettait de vendre entier et frais autour de douze euros le kilo. La différence est énorme.

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Penses-tu qu’un retour de la ligne vers le Japon permettrait de relancer ce marché ?
C’est difficile à dire, ça fait maintenant deux ans que la ligne est arrêtée. Nous avons gardé des contacts avec les acheteurs japonais parce qu’on ne coupe pas vingt ans de relations du jour au lendemain, mais ils ont trouvé d’autres fournisseurs entre-temps. Le Japon reste LE marché mondial du thon. Beaucoup de pays cherchent à y vendre leur production et la concurrence est énorme. Rien ne garantit que nous pourrions retrouver notre place comme avant.
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La pêche est souvent attendue sur les questions environnementales. Comment la filière travaille-t-elle sur la durabilité et la pêche responsable ?
La filière travaille depuis longtemps sur ces questions. Dès 2012, un label calédonien « Pêche responsable» a été mis en place. Tous les navires de pêche sont aujourd’hui labellisés et depuis 2023 les usines Pescana et Pacific Tuna le sont également. Ce label prend en compte plusieurs critères, entre la préservation de l’environnement, l’hygiène, les conditions de travail, la sécurité et la traçabilité. Nous allons désormais encore plus loin avec une démarche de certification nationale « Pêche durable » sur le germon, afin d’obtenir une reconnaissance plus large. Notre modèle de pêche est déjà très encadré. La pression exercée sur la ressource est extrêmement faible. À l’échelle de notre zone de pêche, ça représente environ un hameçon pour 110 km². Nous avons aussi interdit la pêche au requin dès 2008, avant même que cela devienne obligatoire en Nouvelle-Calédonie en 2013.
Les navires jouent également un rôle de sentinelles en mer. Grâce à leurs équipements radars, ils peuvent détecter des bateaux qui désactivent volontairement leur système AIS. Cela permet d’alerter rapidement le COSS en cas de pêche illégale. Enfin, nous participons aussi à des programmes scientifiques. Nous travaillons actuellement avec l’entreprise anglaise Fishtek sur des systèmes répulsifs visant à limiter les interactions avec les requins. Les essais sont réalisés directement à bord de nos navires afin de vérifier l’efficacité du dispositif sans perturber le travail des équipages.


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Quels sont aujourd’hui les principaux défis de la filière ? Es-tu optimiste pour son avenir ?
La situation est compliquée. Nous avons dû arrêter deux navires et certains projets de renouvellement de flotte n’ont pas pu aboutir. Depuis les événements de mai 2024, les difficultés se sont accumulées : perte du marché japonais, départ d’une partie de la population, baisse de la consommation, augmentation du chômage, la hausse des prix du carburant et principalement du gasoil, etc. Tout ça a fragilisé la filière. Nous avons essayé de nous adapter en développant davantage le marché local, la vente directe et de nouveaux produits transformés. On voit aussi émerger de petits transformateurs qui produisent des rillettes, du poisson fumé ou des préparations artisanales. C’est positif !
Mais malgré ça, les stocks restent importants et nous sommes parfois obligés de demander aux pêcheurs de réduire leurs captures. Le risque à terme, c’est une perte progressive de la filière. Si les volumes diminuent trop et que l’activité n’est plus rentable, les marins partiront et les savoir-faire disparaîtront. Aujourd’hui, nous sommes à un moment charnière. Si la pêche hauturière venait à disparaître, le marché local serait remplacé par du thon importé. Ce serait une vraie perte pour la Nouvelle-Calédonie, autant sur le plan économique qu’alimentaire.
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