Immersion hors du commun pour plusieurs membres de l’EMS L’Île aux mains. Porté par l’Association pour la Surdité (APS), ce projet a permis à des personnes sourdes de vivre un baptême de plongée inoubliable, encadré par le centre Tu Koohnê Plongée. Derrière cette initiative, l’APS est à la fois une association et un établissement médico-social (EMS), qui accompagne au quotidien des personnes sourdes. Ce sont justement les bénéficiaires de cet EMS qui ont eu l’opportunité de découvrir notre merveilleux monde sous-marin. Pour mieux comprendre ce que cette expérience a représenté, la rédac’ a échangé avec Lauriane Lombard-Perez, directrice de l’APS.
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On dit souvent que la plongée est une immersion dans “un autre monde”. Pour des personnes sourdes, est-ce que le silence sous l’eau change le rapport à l’océan ou à la plongée ?
Je ne pense pas que le silence sous l’eau change réellement leur rapport à la plongée ou à l’océan. Il faut savoir que les participants étaient dans une découverte totale, ils n’avaient jamais plongé auparavant. Finalement, ils restent dans ce silence qu’ils connaissent déjà sur terre. En revanche, ce qui était particulièrement intéressant et que la monitrice a d’ailleurs souligné, c’est leur grande aisance à communiquer sous l’eau. Les moniteurs entendants utilisent généralement quelques signes codifiés, assez limités. Là les personnes sourdes pouvaient échanger de manière naturelle, comme à la surface. Et justement, la monitrice disait que ce serait très intéressant que les moniteurs apprennent la langue des signes, car cela permettrait des échanges bien plus riches !
Ce qui est intéressant aussi, c’est que les personnes sourdes développent souvent un sens de la vue beaucoup plus affûté que les personnes entendantes. Sous l’eau, rien ne leur échappe et leur attention aux détails est très fine. Après cette expérience, ils ont réagi avec énormément d’enthousiasme, de gaieté et d’émotion. Ils ont été touchés en plein cœur par ce qu’ils ont vu : les poissons, les coraux, etc. Finalement peut-être les mêmes choses que nous, mais pas avec le même regard.


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Tout plongeur aguerri le sait, la communication est essentielle. Comment s’est passée l’adaptation entre langue des signes et signes de plongée ?
Ça s’est fait avec beaucoup de fluidité. Avant la sortie en mer, il y a eu une première étape en piscine, durant laquelle l’équipe de plongée leur a enseigné les bases, les codes utilisés sous l’eau. Ces signes sont d’ailleurs assez proches de la logique de la langue des signes, donc ils les ont intégrés très vite. Ensuite, il y a eu un échange dans l’autre sens. Les personnes sourdes ont proposé une petite initiation à la langue des signes aux moniteurs. Pendant trois heures, ils leur ont appris la dactylologie (l’alphabet en langue des signes) et quelque signes liés à la plongée : les poissons, les coraux, la mer, les vagues, etc. Même si tout n’est pas facile à retenir en si peu de temps, l’équipe a essayé de réutiliser ces éléments pendant la plongée. Ça a créé un vrai moment de partage très fort.



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Après cette première expérience, pensez-vous que la plongée et les activités nautiques en Nouvelle-Calédonie sont suffisamment accessibles aux personnes sourdes ? Que pourrait-on améliorer ?
Globalement, les personnes sourdes en Nouvelle-Calédonie sont très sportives ! Entre l’aïkido, l’athlétisme, le football, etc. l’accès au sport existe. Le seul problème qu’il pourrait y avoir, c’est la communication. Et encore, chacun s’adapte très facilement. Les entendants font des efforts pour signer ou parler lentement et les personnes sourdes peuvent lire sur les lèvres. Il existe des cas particuliers, notamment pour les personnes implantées qui peuvent être limitées dans certaines disciplines comme le judo ou l’équitation. Mais dans l’ensemble, l’accès au sport est bien réel. Concernant les activités nautiques, elles sont accessibles aussi à condition d’avoir les bonnes consignes ou éventuellement un interprète. En réalité, ce que j’aimerais voir évoluer, ce n’est pas tant l’accessibilité que le coût car ces activités restent souvent chères. Si ce baptême de plongée a pu avoir lieu c’est parce qu’il s’agissait d’un projet porté par le club de Koné, grâce à une subvention spéciale. Malheureusement, beaucoup de personnes sourdes vivent dans des situations précaires, notamment parce que l’accès à l’emploi est plus compliqué. Ça limite forcément leur accès à ce type d’expériences. Mais en soi, avec un accompagnement adapté, elles peuvent tout faire !

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