Si la skincare coréenne est devenue un phénomène mondial, les bactéries marines pourraient bien lui faire concurrence. Dit comme ça, difficile d’imaginer autre chose qu’un mauvais slogan publicitaire. Pourtant, dans les laboratoires du monde entier des chercheurs travaillent justement sur ces micro-organismes marins pour développer vos cosmétiques de demain. Hydratation, anti-âge, cicatrisation, protection contre les UV, lutte contre l’acné… Les bactéries marines intéressent aujourd’hui autant les scientifiques que les géants de la cosmétique. Et pour cause, ces organismes invisibles produisent des molécules aux propriétés étonnantes, capables de rivaliser avec certains ingrédients stars de la dermo-cosmétique actuelle.

En Nouvelle-Calédonie, ce potentiel n’a pas échappé à certains chercheurs. Parmi eux, Eleftherios Chalkiadakis, fondateur de la start-up Biotecal, explore depuis plusieurs années les ressources issues des bactéries marines locales. Une aventure scientifique qui illustre une tendance mondiale : la ruée vers la cosmétique bleue

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Des bactéries contre l’acné ?

Si les océans fascinent, ils restent encore assez méconnus sur le plan microbiologique. Les scientifiques estiment que les milieux marins abritent une immense diversité de micro-organismes, dont une grande partie n’a même pas encore été identifiée. Certaines études rappellent d’ailleurs que les micro-organismes marins représentent plus de 50% de la biomasse procaryote mondiale. Et ces bactéries ne vivent pas nécessairement dans des conditions confortables. Car entre les variations de température, la salinité, les rayonnements UV ou encore la pression des grands fonds, elles doivent constamment s’adapter pour survivre. Ces éléments les contraignent à développer des mécanismes de défense sophistiqués et à produire des molécules rares.

« C’est une réserve de chimie incroyable. » – Eleftherios Chalkiadakis, fondateur de Biotecal  

Parmi les molécules les plus étudiées figurent les exopolysaccharides. Pour faire plus simple, elles sont plus connues sous l’acronyme « EPS ». Derrière ce nom un peu barbare se cachent de longues chaînes de sucres produites par les bactéries pour se protéger de leur environnement. Ces EPS intéressent énormément l’industrie cosmétique car ils possèdent des propriétés très recherchées, entre hydratation, effet tenseur, protection cellulaire, action anti-inflammatoire ou encore réparation cutanée. Des chercheurs de l’Ifremer travaillent notamment sur les bactéries Alteromonas infernus et Vibrio diabolicus, découvertes dans les grands fonds marins. Les polymères qu’elles produisent présentent des propriétés proches de celles de l’acide hyaluronique, un ingrédient phare de nos soins hydratants et anti-âge préférés. Certaines microalgues marines produisent aussi des molécules antibactériennes activées par la lumière. C’est notamment le cas de Skeletonema marinoi, étudiée dans le cadre du projet PHASMA de l’Ifremer. Les chercheurs ont observé in vitro des effets prometteurs contre plusieurs bactéries impliquées dans l’acné. La petite particularité, c’est que l’efficacité de ces molécules augmente avec l’exposition à la lumière, contrairement à des traitements classiques qui imposent régulièrement d’éviter le soleil.

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L’Ifremer aux commandes de la cosmétique bleue © Ifremer

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Une industrie cosmétique en quête de naturel

Depuis plusieurs années, les grandes marques de cosmétique cherchent à verdir (ou plutôt à “bleuir”) leurs formulations. Le marché des cosmétiques biosourcés explose, porté par des consommateurs de plus en plus attentifs à la composition des produits, à leur origine et à leur impact environnemental. L’époque des ingrédients aux noms imprononçables issus de la pétrochimie semble doucement reculer au profit d’actifs naturels, biotechnologiques ou fermentés. Dans cette idée, les bactéries marines cochent beaucoup de cases ! Contrairement à certaines ressources végétales soumises aux aléas climatiques, les bactéries peuvent être cultivées en laboratoire dans des conditions parfaitement contrôlées. Température, lumière, oxygène, salinité ; tout peut être ajusté pour stimuler la production des molécules recherchées. 

« Les micro-organismes sont des ressources renouvelables répondant aux attentes industrielles actuelles », – Des chercheurs spécialisés dans les EPS marins

Un autre avantage est que leur diversité chimique semble presque infinie. Mais malgré plusieurs décennies de recherche, transformer une découverte scientifique en ingrédient cosmétique rentable reste un peu un parcours du combattant. Seules quelques molécules marines ont aujourd’hui atteint une commercialisation à grande échelle. Les chercheurs doivent aussi composer avec des réglementations strictes : innocuité, stabilité, traçabilité, tests toxicologiques, efficacité clinique… Le passage du laboratoire au rayon cosmétique de votre supermarché peut prendre des années. Mais l’intérêt du secteur continue de croître. Des groupes comme Chanel collaborent déjà avec des laboratoires spécialisés sur les exopolysaccharides bactériens marins pour développer de nouveaux actifs skincare. 

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Bientôt dans nos placards de salle de bain © Ifremer

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Laboratoire naturel calédonien

Avec son immense lagon classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et sa biodiversité exceptionnelle, la Nouvelle-Calédonie est un terrain d’étude particulièrement intéressant pour les biotechnologies marines. C’est précisément sur ce potentiel que s’est construite la start-up Biotecal. Fondée par le chercheur Eleftherios Chalkiadakis à la suite de sa thèse, l’entreprise développe depuis plusieurs années des polymères issus de bactéries marines locales. Il s’agit de prélever des bactéries dans des zones intertidales (situées entre marée basse et marée haute) puis les cultiver en laboratoire afin d’étudier les molécules qu’elles produisent.

Les micro-organismes qui vivent dans ces zones subissent quotidiennement d’importantes variations de température, d’humidité, de salinité et d’exposition solaire. Ce stress permanent les pousse à produire des molécules protectrices particulièrement intéressantes pour les applications cosmétiques ou médicales. Biotecal a notamment travaillé sur l’EPS BT10, une bactérie marine utilisée pour ses propriétés lissantes et hydratantes. Le botox n’a qu’à bien se tenir !

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La skincare coréenne peut aller se recoucher

Longtemps vues comme des microbes dont il fallait se débarrasser, les bactéries redorent peu à peu leur image. Dans les laboratoires de recherche, elles deviennent des alliées de la cosmétique, de la médecine ou encore de l’environnement. Et l’océan pourrait jouer un rôle dans cette ruée vers la cosmétique bleue. Car derrière chaque bactérie marine se cache peut-être une nouvelle molécule hydratante, votre futur actif anti-âge ou un traitement dermatologique innovant. 

Et avec un écosystème marin exceptionnel, la Nouvelle-Calédonie a sa carte à jouer dans cette course mondiale aux biotechnologies marines. Reste plus qu’à transformer ce potentiel en filières économiques durables…

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