Au cœur des lagons de Nouvelle-Calédonie, les passes récifales jouent un rôle essentiel. Zones de transition entre l’océan et le lagon, elles concentrent une biodiversité exceptionnelle tout en étant le théâtre de nombreuses activités humaines. Avec le projet PASSES, des chercheurs et acteurs du territoire s’attachent à mieux comprendre ces espaces pour mieux les préserver. De passage sur le Caillou, Dominique Pelletier, Chercheuse Conservation de la biodiversité marine et pêche durable à l’Ifremer et coordinatrice du projet, revient sur les enjeux scientifiques, sociaux et environnementaux liés à ces véritables carrefours du monde marin.
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Bonjour Dominique, et bienvenue sur NeOcean ! Pour commencer, peux-tu te présenter et nous raconter ce qui t’amène en Nouvelle-Calédonie ?
Bonjour NeOcean ! Alors je travaille à l’Ifremer, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, à Lorient, mais j’ai auparavant travaillé pendant une dizaine d’années en Nouvelle-Calédonie. Ça fait maintenant 25 ans que je viens très régulièrement sur le territoire, presque tous les ans, dans le cadre de différents projets de recherche. Cette année, ma mission porte sur un projet consacré aux passes récifales, qui sont des zones de connexion entre l’océan et le lagon, des espaces très particuliers où il se passe de nombreux processus écologiques. Ce sont aussi des lieux très attractifs, à la fois pour des activités récréatives, de loisirs ou professionnelles. L’objectif du projet est de mieux comprendre les caractéristiques et les rôles de ces passes, afin de les mettre en valeur par rapport à d’autres zones et de mieux les intégrer dans la gestion de l’environnement marin.
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Mais le projet PASSES, kesako ?
Le projet PASSES vise à rassembler et croiser toutes les connaissances disponibles sur les passes en Nouvelle-Calédonie. Cela inclut des données scientifiques issues d’études existantes, mais aussi des savoirs d’usage, comme ceux des pêcheurs ou des plongeurs. L’idée est d’extraire de cet ensemble d’informations les éléments les plus pertinents pour décrire les passes et mieux comprendre leurs spécificités. Il existe un grand nombre de passes sur le territoire, déjà recensées dans des études précédentes. L’objectif est donc de caractériser, autant que possible, un maximum de passes. Certaines sont des zones de forte biodiversité, d’autres sont surtout des lieux de transit pour les bateaux. Toutes n’ont pas les mêmes fonctions, et c’est justement ce que le projet cherche à mettre en évidence, en fonction des données disponibles.

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Sur le plan écologique et socio-économique, qu’est-ce que les passes récifales ont-elles de si particulier pour être au cœur de vos recherches ?
Je me suis intéressée aux passes à travers un projet précédent, mené ici en Nouvelle-Calédonie, dans le cadre du programme AMBIO. À l’époque, la province Sud nous avait demandé d’étudier la passe de Kouaré, qui présente des caractéristiques assez typiques. On y observe notamment des regroupements saisonniers de poissons qui viennent s’y reproduire. L’objectif était d’identifier les espèces concernées, les périodes et les zones précises, avec en perspective la mise en place de mesures de gestion, comme des fermetures temporaires pour protéger ces moments de vulnérabilité. En réalité, cette problématique dépasse largement la Nouvelle-Calédonie, elle concerne l’ensemble des zones intertropicales où l’on trouve des récifs coralliens. Les passes sont des zones de passage où les courants apportent des nutriments, ce qui en fait des milieux très riches. Ce sont souvent des hotspots de biodiversité ! Mais cette richesse attire aussi les usages, entre la pêche, la plongée, les activités de loisirs… Ce sont donc des endroits à la fois très riches et très fréquentés, ce qui peut créer des tensions et des enjeux de gestion importants.
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Le projet mêle halieutique et sciences humaines et sociales. Pourquoi était-il important de croiser ces deux univers ?
Dès lors qu’un projet de recherche vise à contribuer à la gestion de l’environnement, il est impossible de faire fi des usages humains. Les activités humaines ont un impact direct ou indirect sur les milieux : la pêche, la fréquentation, mais aussi des activités terrestres comme l’exploitation minière, dont les effets peuvent se répercuter sur le lagon. Si l’on observe un milieu sans tenir compte de ces usages, on risque de mal interpréter ce que l’on voit. Par exemple, un corail dégradé pourrait être attribué à un phénomène naturel, alors qu’il est en réalité lié à des ancrages répétés de bateaux. Comprendre un environnement, c’est donc nécessairement prendre en compte à la fois ses caractéristiques écologiques et les activités humaines qui s’y déroulent. Au-delà des usages, il est aussi essentiel de s’intéresser aux perceptions, la manière dont les populations perçoivent cet environnement, leur attachement, leur niveau de conscience des enjeux. Ces éléments sont déterminants pour envisager des mesures de gestion adaptées.

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Vous travaillez à co-construire un “modèle conceptuel de passe social et écologique”. Dit comme ça, ça peut sembler un peu abstrait, de quoi parle-t-on concrètement ?
Le modèle conceptuel consiste à décrire une passe à travers l’ensemble de ses facettes : écologiques, physiques, sociales, culturelles et économiques. On peut l’imaginer comme une sorte de fiche d’identité complète d’une passe, avec différents descripteurs. Sur le plan écologique, cela peut inclure la biodiversité, la présence de zones de reproduction, d’espèces protégées ou menacées. On s’intéresse aussi aux aspects physiques, avec la profondeur, la largeur, la force des courants, la distance à la côte. La dimension sociale concerne les usages : quelles activités y sont pratiquées, en quelle quantité, par combien de personnes. À cela s’ajoutent des dimensions culturelles ou historiques. Certaines passes peuvent avoir une signification particulière dans la culture kanak, ou être associées à des événements historiques avec des épaves par exemple. L’objectif est de disposer de descriptions comparables entre différentes passes, afin d’aider les gestionnaires à identifier celles qui présentent les enjeux les plus forts et à prioriser les actions de protection. Dans ce cadre, des ateliers participatifs ont été organisés à Nouméa et à Koné, réunissant une grande diversité d’acteurs : gestionnaires, pêcheurs, opérateurs de plongée, acteurs économiques ou associatifs. Ces échanges ont permis d’identifier les usages, les enjeux et les menaces, puis de prioriser certaines passes. Trois ont été retenues par province pour faire l’objet d’un suivi plus approfondi, notamment la passe de Goro, de Thio et de Bourail en province Sud, et celles de Poro, du ROC et de Yandé en province Nord.

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Comme tu le disais, le projet s’appuie aussi sur des données déjà collectées, notamment celles du projet AMBIO. Comment nourrissent-elles cette nouvelle phase de recherche ?
Les données issues du programme AMBIO couvrent l’ensemble des lagons de Nouvelle-Calédonie, ainsi que les sites du Parc naturel de la mer de Corail. Même si elles ne sont pas toutes récentes, elles offrent un tapis de données, qui permet une analyse à l’échelle du territoire. Ces données constituent une sorte d’état initial, très complet, qui n’a pas été égalé depuis. À cela s’ajoutent des enquêtes de savoirs réalisées entre 2007 et 2009 auprès d’experts du lagon : pêcheurs, plongeurs ou autres personnes expérimentées. En combinant ces différentes sources, il devient possible de reconstituer une vision d’ensemble à l’échelle de la Grande Terre. Même si certaines évolutions ont pu avoir lieu, les grandes tendances de distribution des espèces et des habitats restent pertinentes.
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Les ateliers participatifs ont réuni des profils variés, y compris des jeunes engagées du territoire. Quelle place ont-ils dans ce projet ?
Les jeunes occupent une place très importante dans le projet. Ils sont très présents dans les ateliers, souvent très engagés, notamment à travers des associations ou des formations universitaires. Plusieurs étudiants viennent directement aux projets de recherche, comme SOCPacific ou MaHeWa. Beaucoup sont originaires du territoire, ce qui est essentiel, car ils seront les relais et les acteurs de demain. On retrouve aussi des jeunes engagés dans la Vision Kanak de l’océan. Leur énergie, leur enthousiasme, leur engagement et leur regard sont indispensables dans ce type de projet.
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Si l’on se projette dans le futur, quelles recommandations concrètes pourraient émerger pour la gestion des ressources en Nouvelle-Calédonie et dans la région ?
Il y a d’abord un enjeu de visibilité. Les passes sont essentielles, mais souvent peu mises en avant. Mais sans elles, il n’y aurait pas de cargo, pas de minéralier, etc. L’objectif est donc de mieux faire connaître leur importance, en expliquant concrètement les rôles qu’elles jouent. Et ça passe par un travail de communication, à destination du grand public, mais aussi des décideurs. Sur le plan de la gestion, il est essentiel de disposer d’informations précises sur chaque passe afin d’identifier les mesures les plus adaptées, en fonction des enjeux et des pressions. Mais la gestion ne dépend pas uniquement des gestionnaires, elle implique aussi les décideurs politiques et en amont, la sensibilisation du public. C’est pourquoi la communication est super importante, elle conditionne en partie les décisions qui pourront être prises !
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