Et si la carte des continents que nous avons apprise à l’école était incomplète ? Et si un immense bloc continental existait, mais dissimulé sous les eaux du Pacifique Sud ? Une terre engloutie d’environ 4,9 millions de kilomètres carrés serait pourtant bien présente, cachée près de ses voisins, l’Antarctique et l’Australie… Non ce n’est pas de la science-fiction, il s’agit de Zealandia, parfois surnommée le « 8e continent » de la Terre.
Longtemps ignoré, parfois contesté, mais aujourd’hui documenté, elle constitue l’un des chapitres les plus fascinants de la géologie moderne. À la surface, on n’en voit presque rien ; les terres émergées correspondent essentiellement à la Nouvelle-Zélande et à notre Caillou, la Nouvelle-Calédonie. Le reste, soit environ 94 % de sa superficie, repose sous plusieurs milliers de mètres d’eau…
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Platon a encore frappé ?
Tout d’abord, posons cartes (du monde) sur table. Non, Zealandia n’est pas un mythe tiré d’un récit de Platon ! Il s’agit ici d’une masse géologique qui coche presque toutes les cases qui définissent un continent. Sa superficie d’environ 4,9 millions de kilomètres carrés la place loin devant le Groenland et à une échelle comparable à celle de l’Inde. Sa croûte présente les caractéristiques typiques des continents : elle est plus épaisse et moins dense que la croûte océanique classique. Les analyses montrent une épaisseur comprise entre une dizaine et une trentaine de kilomètres, composée de roches variées (granites, grès, calcaires et basaltes) que l’on retrouve habituellement sur les masses continentales émergées. En gros, si l’on retirait l’eau, personne ne contesterait son statut !

Le nom « Zealandia » a été popularisé dans les années 1990 par le géophysicien américain Bruce Luyendyk, qui proposait de considérer cette région comme une entité géologique distincte. Depuis, le débat scientifique a évolué et de plus en plus d’équipes estiment que les critères sont réunis pour parler d’un véritable continent !
« Quand on utilise Google maps et qu’on regarde la Terre comme si nous étions dans un satellite géostationnaire, cela donne une image qui m’a toujours intriguée ! Comment alors qu’au Nord de Fidji, de Vanuatu, des Solomons, de la Papouasie, de l’Indonésie, au Sud et Sud-Est de l’Australie et dans notre Grand Est au-delà de Fidji et de Tonga, les tons de la mer sont-ils d’un bleu si profond, peu variable, alors que vers chez nous, au centre-sud de l’image, ceux-ci sont plus « modulés » et si « changeants » ? » – Lionel Loubersac, l’océanographe prenant un peu de hauteur
En fait, derrière cette différence de teintes se cache une explication géologique : la profondeur et la nature du plancher sous-marin ne sont pas les mêmes.
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Gondwana avant tout
Pour comprendre comment un continent peut presque entièrement disparaître sous la mer, il faut faire machine arrière et remonter environ 300 millions d’années en arrière, à l’époque du supercontinent Gondwana. À cette période, l’Antarctique, l’Australie, l’Afrique, l’Amérique du Sud et une partie de l’Asie ne formaient qu’un, un gigantesque ensemble. Et Zealandia faisait bien sûr partie de ce puzzle à taille continentale. Puis, il y a environ 100 millions d’années, la fameuse tectonique des plaques a commencé à étirer tout ce bazar. La croûte s’est progressivement amincie, fracturée, distendue. Pour faire simple, c’est le même processus qu’en cuisine, lorsque l’on étire une pâte : plus elle s’allonge, plus elle perd en épaisseur.

Lorsque Zealandia s’est alors détachée de l’Australie et de l’Antarctique, sa croûte était déjà inhabituellement mince. Cette finesse explique en grande partie son destin. Contrairement à l’image spectaculaire d’un continent qui coulerait comme le Titanic, le processus a été lent, étalé sur des dizaines de millions d’années. En s’amincissant, la croûte est devenue plus basse en altitude moyenne. Peu à peu, l’eau a recouvert la majorité de sa surface. Ce n’est pas un phénomène soudain ou catastrophique, mais une conséquence naturelle de l’évolution tectonique et de l’interaction des plaques terrestres.
« Zealandia est un continent englouti qui reliait autrefois l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie. Cela signifie que, dans une partie de notre océan, le fond marin n’est pas constitué d’un véritable plancher océanique, mais d’un continent aujourd’hui noyé sous les eaux. » – Christophe Chevillon, directeur du programme Pew and Bertarelli Ocean Legacy
Et c’est là toute la nuance ! Sous une partie du Pacifique Sud donc, le fond marin n’est pas constitué d’une croûte océanique classique, mais d’une croûte continentale amincie et submergée.
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Quand l’invisible devient visible
Jusqu’à récemment, Zealandia était considéré comme une hypothèse solide, mais flou malgré tout. En même temps, comment définir précisément les contours d’un continent situé sous l’eau ? Mais les progrès technologiques ont changé la donne ! En effet, au cours des dernières années, un grand travail de recherche a été mené pour cartographier entièrement Zealandia, notamment grâce aux travaux menés par l’institut néo-zélandais GNS Science. En combinant données sismiques, mesures magnétiques, analyses gravimétriques et échantillons rocheux prélevés en profondeur, ils ont pu tracer ses limites et caractériser ses différentes unités géologiques.
On savait déjà que Zealandia n’était pas un nouveau mythe de Platon et ces travaux ont confirmé qu’elle n’est pas non plus qu’une mosaïque dispersée, mais bien un ensemble continu et structuré. Le fait qu’un continent soit sous l’eau ne le rend pas moins réel !
« Le fait que la Zélande soit submergée ne diminue en rien son importance géologique. » — GNS Science researcher
C’est une avancée majeure, car pour la première fois, un continent presque entièrement submergé a été cartographié avec un niveau de détail comparable à celui des continents émergés.

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Zealandia comme archive

© National geophysical data center
Au-delà du débat sémantique sur le mot « continent », Zealandia joue surtout le rôle d’une formidable archive, d’une fenêtre ouverte sur l’histoire profonde de la Terre. Grâce à sa cartographie, les scientifiques peuvent désormais étudier l’évolution des plaques tectoniques, comprendre comment les continents se forment, s’étirent et se séparent ; mais également analyser l’histoire des zones volcaniques qui ont façonné les quatre coins du globe. Étudier Zealandia et ses rochers datant de centaines de millions d’années, pourrait être comparable à l’utilisation de capsules temporelles pour raconter l’évolution de la croûte terrestre tout au long du Mésozoïque et du Cénozoïque.
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Prochain épisode, un sixième océan ?
On doit l’avouer, Zealandia bouleverse un peu nos souvenirs de manuels scolaires… Mais pas que, elle change aussi notre manière de penser la géographie planétaire. Même si la majorité de sa surface dort sous des kilomètres d’eau, elle remplit tout de même les critères fondamentaux qui font d’elle un continent à part entière.
Voir émerger l’idée d’un « huitième continent » est le résultat de décennies de recherches, d’analyses géophysiques et de débats scientifiques. Même si les géologues n’accordent pas tous leurs violons, la réalité structurelle de Zealandia ne fait aujourd’hui plus guère de doute.
Sous les vagues du Pacifique Sud dort donc un continent presque invisible, dont seuls quelques sommets percent la surface. La Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie ne sont pas que des archipels isolés, elles sont les parties émergées d’un laboratoire à « océan ouvert » …
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