Sous la surface des océans, la vie foisonne. Mais la richesse du vivant ne tient pas seulement au nombre d’espèces mais à la présence ceux qui tirent les ficelles… Coraux, mangroves, herbiers marins ou encore forêts de laminaires, ces organismes appelés « espèces fondatrices » structurent les paysages sous-marins et rendent possible la vie de milliers d’autres espèces.
Une récente étude menée notamment par l’Ifremer et l’Université de Bretagne Occidentale vient mettre un chiffre sur tout ça. En compilant plus de trois cents publications scientifiques, les chercheurs montrent que ces habitats abritent en moyenne 72% de biodiversité en plus que des fonds marins nus. Un chiffre qui amène à se poser de nouvelles questions : faut-il protéger ces espèces à tout prix ou apprendre à vivre avec leur transformation ? That is the questions !
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La pièce manquante du puzzle
Dans l’océan, les espèces fondatrices sont un peu les arbres de la forêt. Elles construisent, protègent, régulent. Les coraux bâtissent les récifs, les mangroves amortissent les vagues et servent de nurseries, les herbiers oxygènent les sédiments. Bref, elles transforment leur environnement et créent de la vie autour d’elles. Et elles ont un super-pouvoir en commun, une structure en trois dimensions offrant abris, surfaces de fixation et ressources alimentaires. Pour Thomas Benoit, premier auteur de l’étude, ce résultat vient surtout consolider les connaissances existantes.
« Ce résultat ne m’a pas surpris, il confirme et consolide ce que l’on savait déjà. » – Thomas Benoit, doctorant à l’Ifremer.
Mais cette richesse n’est pas uniforme. Chaque espèce fondatrice héberge une communauté spécifique, rendant leur rôle irremplaçable.
« Il faut, dans la mesure du possible, protéger l’ensemble des espèces fondatrices, car chacune soutient une communauté d’espèces qui lui est propre. » – Thomas Benoit, super-protecteur
En fait, enlever une pièce du puzzle peut tout changer. Protéger la biodiversité ce n’est pas que préserver un maximum d’espèces, mais aussi maintenir les structures qui les rendent possibles.

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Le grand effondrement
Mais alors que se passe-t-il quand ces espèces disparaissent ? La disparition d’une espèce fondatrice peut créer un vrai effet domino : moins d’abris, moins de nourriture, moins d’espèces. Mais ces effets ne riment pas toujours avec effondrement total. Dans certains cas, une espèce peut en remplacer une autre, modifiant l’écosystème sans le faire disparaître. Avec le réchauffement climatique, certaines macroalgues reculent déjà au profit de coraux tropicaux. Le paysage se transforme ! Mais doit-on s’accrocher au passé ou accepter ces changements ? Pour Martin Marzloff, coordinateur du projet de recherche Trident financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), il n’y a pas de réponse unique.
« Je dirais un peu des deux. Il serait plus pertinent de s’adapter dans les régions soumises à des changements rapides et préserver ce qui est encore là plutôt que de chercher à ramener des états passés. » – Martin Marzloff, regardant vers le futur
L’exemple des herbiers de zostère dans le bassin d’Arcachon est parlant. Fragilisée par les vagues de chaleur, cette espèce atteint aujourd’hui ses limites. S’acharner à la maintenir à tout prix pourrait coûter cher, pour peu de résultats. Selon Martin, « Il serait peut-être plus efficace d’accompagner l’installation d’espèces mieux adaptées. ». Un changement de regard qui bouscule une idée longtemps dominante, celle de revenir à un état passé.

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Leur combat, notre bataille
Face à la dégradation des milieux côtiers, les initiatives de restauration écologique se multiplient. Les récifs artificiels, les écoblocs ou encore la réimplantation d’espèces sont autant de solutions qui, sur le papier, semblent prometteuses. Mais reste à voir ce qu’elles valent…
« Le manque d’études quantifiant les chances de succès dans un contexte de changements globaux est un problème majeur. » – Martin Marzloff
En gros, restaurer un écosystème sans réduire les pressions qui l’ont dégradé (pollution, surpêche, réchauffement) revient souvent à reconstruire sur des bases instables. Alors où concentrer les efforts ?
« Où vaut-il mieux mettre les moyens humains et financiers pour optimiser les bénéfices pour les écosystèmes ? » – Martin Marzloff, en grand questionnement
Les mêmes questions reviennent, encore et encore. Faut-il restaurer ce qui est déjà abîmé, ou protéger ce qui tient encore debout ? Pas simple. D’autant que certaines décisions sont parfois influencées par la visibilité des projets ou le caractère emblématique de certaines espèces, plutôt que par des priorités écologiques.

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Qui a la réponse ?
En mettant en lumière le rôle central des espèces fondatrices, cette étude rappelle que la biodiversité repose sur quelques piliers essentiels. Protéger ces espèces, c’est préserver tout ce qui en dépend. Mais dans un monde marqué par le changement climatique, la question n’est plus seulement de les sauver, mais aussi de décider.
Entre protection, restauration et transformation, une nouvelle approche de l’écologie se dessine, plus stratégique, plus pragmatique et sans doute plus exigeante…
« Les milieux côtiers restent mal connus et vulnérables. Notre synthèse démontre le rôle clé des espèces fondatrices dans le maintien de la biodiversité côtière mondiale. Face aux pressions humaines qui dégradent ces paysages, la compréhension fine de l’apport de ces espèces à leur milieu s’impose comme une clé essentielle pour anticiper les bouleversements écologiques à venir. » – Thomas Benoit
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