Au cœur de la filière crevette bleue de Nouvelle-Calédonie, le Centre Technique Aquacole de la Technopole de Nouvelle-Calédonie joue un rôle discret mais structurant. Interface entre la recherche scientifique, les acteurs privés et les professionnels de terrain, il accompagne depuis plusieurs années l’évolution des pratiques d’élevage, la montée en compétence de la filière et la sécurisation sanitaire d’une production emblématique du Caillou.
Pour clore notre magazine spécial dédié à la crevette bleue, nous avons rencontré Maëlle Thillier, et Thibaud Moleana, respectivement responsables des Centres Techniques Aquacole et Piscicole de la Technopole de Nouvelle-Calédonie. Nutrition, diversification, sélection génétique, surveillance sanitaire ; à travers cette interview, ils reviennent sur les leviers techniques et scientifiques qui façonnent aujourd’hui la filière et dessinent ses perspectives d’évolution.
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Bonjour Maëlle et Thibaud, et bienvenue sur NeOcean ! Pour ceux qui ne connaissent pas encore, pouvez-vous nous expliquer en quelques mots ce qu’est le Centre Technique Aquacole ?
Thibaud : Pour commencer plus largement, le Centre Technique Aquacole fait partie de la Technopole de Nouvelle-Calédonie, anciennement ADECAL Technopole. Depuis le 1er janvier 2026, la structure est devenue un GIP, un Groupement d’Intérêt Public. Son objectif est d’accompagner le développement économique, notamment à travers l’agriculture, avec une composante terre et une composante mer. Maëlle et moi faisons partie de la partie mer. Il y existe plusieurs centres ou départements ; certains travaillent sur la crevette, d’autres sur les poissons, les microalgues, etc. Maëlle est spécialisée sur la crevette, moi plutôt sur les poissons, tout en chapotant l’ensemble des centres. On inclut aussi les activités de pêche par exemple, côtière comme hauturière. Notre rôle est de faire le lien entre le monde de la recherche et le secteur privé. En fonction des problématiques rencontrées par les acteurs de la filière, nous sommes sollicités pour voir dans quelle mesure nous pouvons intervenir. Sur la crevette par exemple, les provendiers peuvent vouloir tester de nouveaux aliments. Maëlle et son équipe mettent alors en place des essaies dans une zone expérimentale pour répondre à leurs besoins.
Maëlle : L’objectif du Centre Technique Aquacole est avant tout de venir en soutien à la filière crevette, car historiquement le centre est vraiment axé sur cette production, même si nous avons diversifié nos activités ces dernières années. L’idée est de faire le lien entre la recherche et les acteurs privés, de faire remonter les besoins de chacun et d’y répondre. Cela passe par des expérimentations en nutrition, mais aussi par des projets structurants comme le projet pilote de sélection génétique, qui a ensuite servi de base à l’UPRA Crevette. Nous travaillons également sur les techniques d’élevage, le matériel, et plus largement sur tout ce qui peut améliorer les pratiques. Notre rôle est d’expérimenter puis de transférer les résultats lorsqu’ils sont positifs, afin d’aider les éleveurs à améliorer leurs performances, leur rentabilité et aussi la durabilité de leurs élevages.
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Vous réalisez donc des travaux d’expérimentation autour de la crevette bleue. Maëlle, peux-tu nous parler des essais en nutrition et des types de tests que vous menez ?
Maëlle : Ces dernières années, nos essais en nutrition portent beaucoup sur l’intégration de nouvelles matières premières dans les aliments. C’est le cas par exemple de la farine d’insectes produite par la startup Neofly, ou encore de farines issues des pêches, avec RECYF. Concrètement, nous intégrons ces matières premières dans les formulations alimentaires et nous observons la réaction des crevettes : la croissance, la survie, l’indice de conversion alimentaire, etc. Si les résultats sont concluants, les essais peuvent ensuite être menés à plus grande échelle, directement en bassinsde production dans les fermes. Il est aussi possible de réaliser des tests organoleptiques pour s’assurer que le produit final correspond toujours aux attentes du marché, notamment en termes de goût, et qu’il n’y a pas d’impact lié au changement d’alimentation.


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Vous travaillez aussi sur la diversification. Qu’est-ce que cela recouvre pour la crevette bleue, en termes de nouvelles pratiques, approches ou produits ?
Maëlle : L’idée de la diversification est de ne pas se reposer uniquement sur l’élevage de crevettes et d’apporter davantage de valeur ajoutée aux exploitations. Cela peut passer par l’introduction d’autres espèces dans les élevages, comme des picos ou des huîtres. L’objectif est de créer un cercle vertueux entre les différentes espèces. On parle alors d’Aquaculture Multitrophique Intégrée (AMTI). Cette approche permet à la fois d’apporter des bénéfices écologiques et économiques, mais aussi d’agir sur l’environnement microbiologique des bassins, notamment à travers les interactions entre les bactéries associées aux différentes espèces.
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Vous mettez en œuvre le réseau d’épidémiosurveillance crevette (REC) sous l’autorité du SIVAP. Comment fonctionne-t-il ?

© Technopole de Nouvelle-Calédonie
Maëlle : En Nouvelle-Calédonie, la Technopole met en œuvre deux réseaux d’épidémiosurveillance sous l’autorité de la DAVAR / SIVAP : l’un concernant les abeilles et l’autre les crevettes. L’objectif du REC est d’assurer une surveillance sanitaire du cheptel et des élevages calédoniens, aussi bien au niveau des écloseries que des fermes. Nous intervenons lors de foyers de maladie ou de mortalité déclarés par les aquaculteurs, mais également de manière systématique, une fois par an, sur l’ensemble des élevages, même en l’absence de déclaration. Cela permet de vérifier qu’il n’y a pas d’introduction de pathogènes classés comme dangers sanitaires à déclaration obligatoire, listés dans un arrêté du gouvernement et suivis à l’échelle mondiale par l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA).
En cas de détection, une déclaration obligatoire doit être faite à l’OMSA. Nous avons de la chance, car la Nouvelle-Calédonie bénéficie d’un statut sanitaire exceptionnel, indemne de toutes les maladies des crevettes listées à l’OMSA. Notre isolement géographique, la surveillance stricte aux frontière et la surveillance complémentaire réalisée par le REC sur tout le territoire sont essentiels pour assurer une détection précoce et une réponse rapide en cas d’introduction d’une maladie. À ce jour, nous sommes indemnes de ces maladies. Ce statut sanitaire est un atout majeur pour la filière, car cela permet l’exportation de crevettes crues, alors que la plupart des pays exportent des crevettes cuites et congelées. Ce marché est très demandé, notamment par le Japon, mais aussi par l’Australie. D’ailleurs, la Nouvelle-Calédonie est la seule à pouvoir exporter de la crevette crue vers l’Australie, grâce à ce dispositif sanitaire, qui a été audité par les autorités australiennes. Le REC est donc un élément essentiel pour certifier le statut sanitaire du territoire et soutenir les exportations.
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Y a-t-il un projet ou une avancée récente dont vous pouvez nous parler ?
Maëlle : Actuellement, la filière s’est regroupée et travaille de manière concertée à une réorientation stratégique des projets, pilotés par le GFA, accompagné de la Chambre d’Agriculture et de la Pêche (CAP NC). Les travaux portent notamment sur plusieurs axes : la sélection génétique avec l’UPRA Crevette, l’amélioration des techniques d’élevage en écloseries et sur fermes, ainsi que la diversification. Ces orientations constituent des leviers prioritaires sur lesquels la filière souhaite s’appuyer pour évoluer dans les prochaines années et améliorer ses performances.
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La sélection génétique est un sujet clé pour la filière. À quel niveau intervenez-vous aujourd’hui ?
Maëlle : Pour l’instant, nous ne travaillons pas directement avec l’UPRA. Ils ont pu reprendre l’ensemble des avancées issues du projet pilote de sélection génétique que nous avions initié et dont nous avons démontré la faisabilité, en particulier l’identification par les marqueurs SNP et les résultats d’héritabilité. Aujourd’hui, la sélection est réalisée au niveau des géniteurs de l’écloserie de Mara. Le principal besoin expérimental pourrait concerner des tests d’infection expérimentale, mais depuis notre départ de la structure de la station aquacole de Saint-Vincent, nous n’avons plus la capacité de les réaliser.
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Avez-vous observé des évolutions dans le comportement ou les performances des crevettes ces dernières années ?
Maëlle : Ces dernières années, la filière a été confrontée à une grosse problématique liée à la dégradation des bassins au fil des cycles d’élevage. Ce sujet a fait l’objet d’un projet spécifique, car cette dégradation a entraîné, notamment dans les fermes les plus anciennes, des difficultés de production. Dans certains cas, ça a conduit à l’abandon de bassins, voire à la fermeture de fermes. C’est un enjeu important que nous cherchons aujourd’hui à résoudre, afin de remettre ces bassins en activité. Cette problématique explique en partie la baisse des performances observée dans la production de la filière crevette.



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Selon vous, quels seraient les leviers technologiques ou scientifiques capables de faire évoluer la filière dans les années à venir ?
Thibaud : Il y a plusieurs leviers possibles, mais il faut les tester et les mettre en place progressivement. Il n’y a pas de solution miracle, ni de « game changer ». En aquaculture, les progrès se construisent par l’accumulation de petites améliorations. En dehors des aspects technologiques, la formation et les compétences humaines sont essentielles. Disposer de personnels formés reste l’un des leviers majeurs. Il n’existera pas de produit ou de solution unique capable de tout résoudre, mais plutôt une combinaison de facteurs qui, mis bout à bout, permettront d’avancer.
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