Un terrain de football disparaît toutes les trente minutes. On ne vous parle pas d’une forêt amazonienne, ni d’une banquise. Cette disparition concerne un écosystème dont la plupart d’entre nous en ignorent le nom : les herbiers marins. Sous quelques mètres d’eau, ces prairies sous-marines dépérissent à une vitesse folle. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, près de 30% des herbiers marins mondiaux ont disparu depuis la fin du 19e siècle. Leur déclin actuel est estimé entre 5 et 7% par an dans certaines régions du monde…  

Longtemps invisibles dans les politiques publiques, ils font désormais l’objet d’une Journée mondiale, chaque 1er mars, consacrée par l’Assemblée générale des Nations unies. Car derrière ces plantes à fleurs adaptées à la vie marine, qui ne sont d’ailleurs pas juste des algues, se joue une partie essentielle de l’équilibre climatique, écologique et économique des littoraux.

« Les herbiers marins sont parmi les écosystèmes les plus précieux dont nous disposons face aux crises climatique et écologique. » – Anaïs Massé, responsable scientifique à la Fondation de la Mer. 

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Du carbone en veux-tu en voilà

Les herbiers marins sont des piliers du « carbone bleu », ce carbone capté et stocké par les écosystèmes côtiers. Leur fonctionnement est d’une redoutable efficacité. Par photosynthèse, ils absorbent le CO₂ dissous dans l’eau, une partie est alors intégrée à leur biomasse, mais l’essentiel de leur performance se joue dans les sédiments. Les feuilles mortes et les racines enfouissent la matière organique dans des sols pauvres en oxygène, où le carbone peut rester piégé pendant des siècles, voire des millénaires. « Simple et efficace » finalement…

D’après les estimations synthétisées par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), les herbiers pourraient stocker jusqu’à 18% du carbone enfoui dans les océans, malgré leur surface minime. À l’échelle d’un mètre carré, leur capacité de séquestration est comparable à celle des forêts tropicales. Mais ce rôle peut s’inverser brutalement ! Lorsque l’herbier est arraché par un ancrage, étouffé par la pollution ou détruit par le dragage, le carbone stocké est remis en circulation. Ce qui était un allié contre le changement climatique devient alors un ennemi redoutable.

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Nurserie sous l’océan

Sous leurs feuilles se cache une biodiversité foisonnante…

Le saviez-vous ? Un hectare d’herbier peut abriter jusqu’à 98 000 poissons et plus de 100 millions d’invertébrés. Les juvéniles y trouvent refuge contre les prédateurs, nourriture abondante et abri contre les courants. Beaucoup d’espèces dépendent de ces prairies au moins à un stade de leur vie. En Méditerranée, les herbiers de posidonie concentrent près de 20% de la biodiversité marine connue dans la région. En Bretagne, plus de 500 espèces animales ont été recensées dans les herbiers de zostères.

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Les fameux herbiers de posidonie © WWF

Dans le Pacifique, leur rôle est tout aussi stratégique. En Nouvelle-Calédonie, les dugongs et tortues dépendent directement de la qualité et de la disponibilité des herbiers pour leur alimentation. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Agence néo-calédonienne de la biodiversité a lancé en 2025 un programme structuré de suivi scientifique ! L’objectif est de comprendre si l’évolution des herbiers influence la dynamique de ces populations emblématiques, déjà fragiles. Pas d’herbiers, pas d’abris. Pas d’abris, pas de poissons adultes. Et pas de poissons, plus de pression sur les pêcheries et la sécurité alimentaire.

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Protégeons leur nourriture… © Monde animal

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Le calme face à la tempête

Mais les herbiers ne protègent pas seulement la vie marine, ils protègent aussi la terre ! Leurs feuilles ralentissent les courants et atténuent l’énergie des vagues. Leurs racines elles, stabilisent les sédiments. Ce duo de choc permet ainsi de réduire l’érosion et d’atténuer les risques d’inondation côtière. À l’heure de la montée du niveau de la mer et de l’intensification des événements extrêmes, chaque barrière naturelle compte et prend alors une dimension stratégique. À l’échelle mondiale, seule une minorité des herbiers se situe aujourd’hui dans des aires marines protégées. Entre urbanisation côtière, pollution, ruissellement agricole, ancrages, pêche destructrice ; les pressions s’accumulent et fragilisent nos écosystèmes. 

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« Un humain dans l’eau, qui nageait dans l’herbe… » © Magali Boussion

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La cap de visibilité

Pendant longtemps, les herbiers ont été les oubliés des politiques marines. Leur discrétion les rendait difficiles à cartographier et à suivre, mais les choses évoluent ! Sous l’impulsion de l’IFRECOR et dans le cadre de la Stratégie nationale biodiversité 2030, plusieurs territoires d’outre-mer structurent désormais des réseaux d’observation. 

En Nouvelle-Calédonie, le protocole proposé combine cartographie, stations fixes de suivi et participation citoyenne. Le modèle s’appuie notamment sur le programme international Seagrass-Watch, utilisé en milieu tropical. Des quadrats de cinquante centimètres permettent d’évaluer la richesse spécifique, le taux de recouvrement et la fragmentation des herbiers. Les données sont bancarisées pour garantir leur accessibilité et leur comparabilité dans le temps. Ce suivi participatif permet de produire des données robustes et de sensibiliser les citoyens à la valeur d’un écosystème qu’ils ne voient presque jamais. Rendre visible l’invisible !

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Tous ensemble, tous ensemble !

Urbanisation côtière, ruissellements agricoles, ancrages à répétition, exploitation minière, pollution. Bref, les pressions s’accumulent… Environ 21% des espèces d’herbiers sont aujourd’hui classées « quasi menacées », « vulnérables » ou « en danger » par l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Mais il existe une note d’espoir, et comme on dit : l’espoir fait vivre ! Là où les pressions diminuent, les herbiers montrent une capacité de résilience remarquable. Des programmes de restauration démontrent qu’ils peuvent recoloniser des zones dégradées si les conditions redeviennent favorables. Alors ils ne font peut-être pas rêver comme les récifs coralliens ou ne sont pas aussi spectaculaires que les baleines, mais ils soutiennent une partie essentielle de l’écosystème marin !

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