« L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt »

À Bourail, alors que la lune répond encore présente pour quelques instants, le sable semble frétiller… À la Roche Percée ou à la Baie des Tortues, un spectacle se joue depuis plusieurs semaines, dans le silence, loin des projecteurs. La tant attendue saison dédiée aux tortues grosses têtes est de retour pour son rituel annuel : pondre, repartir et laisser leurs bébés se débrouiller, face à leur destin…

Et même si cette saison tire un bilan plutôt positif jusqu’ici, une réalité un peu plus complexe se cache derrière… Car si les tortues continuent de revenir, leur avenir lui, se joue à quelques degrés près.

“La saison se déroule très bien cette année, avec une activité de ponte régulière sur les plages suivies” – Églantine De Oliveira, chargée de mission à l’association Bwära Tortues Marines

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C’est l’histoire de la vie !

La Roche Percée et la Baie des Tortues sont les deux sites emblématiques qui font de Bourail l’un des plus importants lieux de ponte de tortues grosses têtes du Pacifique Sud. Cette saison, 65 tortues différentes ont été identifiées en train de pondre, toutes en bonne santé, un signe très encourageant pour la population ! Et au total, environ 248 pontes ont déjà été recensées. Un chiffre correct mais qui reste inférieur aux années précédentes, notamment 2023. Un constat qui pourrait inquiéter, mais à tort… Car chez la tortue grosse tête (Caretta caretta), la reproduction ne suit pas un rythme annuel. Une femelle peut pondre plusieurs fois sur une saison, puis disparaître pendant plusieurs années pour reconstituer ses réserves énergétiques, avant de revenir. 

« Cela crée un cycle naturel avec des années “hautes”, où de nombreuses femelles viennent pondre, suivies d’années plus calmes, comme celle que nous observons actuellement. Ce phénomène est bien connu et reflète le fonctionnement biologique de l’espèce plutôt qu’un déclin de la population. » – Églantine, observatrice des années qui passent

En gros, une saison plus “tranquille” n’est pas un signal d’alerte. C’est le fonctionnement normal d’une espèce migratrice, capable de parcourir plusieurs milliers de kilomètres entre ses zones d’alimentation et de reproduction. Et pendant que les mamans poursuivent leur cycle, sous le sable, une autre histoire commence…

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Je suis ta mère…

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Le dernier à l’eau a perdu ! © Bwärä Tortues Marines

Une fois les œufs déposés, c’est une autre histoire se joue sous le sable, loin des regards de la surface. En moyenne, il faut 55 jours d’incubation pour qu’un nid arrive à éclosion. Mais la sortie n’est pas immédiate, les bébés peuvent rester encore entre un et trois jours sous le sable, le temps de remonter progressivement et collectivement parmi le commun des mortels. Et pendant que tout semble calme à la surface, en réalité le travail des éco-gardes ne s’arrête jamais. La nuit, ils entrent en scène… Formés et autorisés à approcher les tortues, ils sillonnent les plages pour observer les pontes ; vérifier ou effectuer le baguage des femelles ; géolocaliser les nids ; mesurer les carapaces et collecter les données utiles au suivi scientifique.

« Lorsque cela est nécessaire, les éco-gardes peuvent également procéder à des transferts de nids, notamment lorsque ceux-ci sont situés dans des zones à risque (trop bas sur la plage, exposition aux fortes marées ou aux cyclones). » – Églantine, en mission sauvetage de nid

Au petit matin, c’est une autre équipe qui prend le relais. Les traces laissées dans le sable racontent alors ce qui s’est joué pendant la nuit… Car c’est principalement la nuit que tout se passe, pour éviter la chaleur et les prédateurs. Les jeunes tortues émergent en team et se dirigent instinctivement vers l’océan, guidées par la lumière naturelle de l’horizon. Vous savez ce qu’on dit « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt », alors si vous voulez assister à ce moment spectaculaire, mettez un réveil !

On estime qu’un seul bébé sur mille atteindra l’âge adulte… Entre prédation, désorientation, obstacles, les dangers sont nombreux dès les premières minutes de vie. Mais ceux qui survivent reviendront des décennies plus tard, pondre exactement au même endroit. 

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Trop chaud pour être vrai 

Si la saison est bonne, tout n’est pas pour autant rassurant. La principale menace pour les tortues grosses têtes en Nouvelle-Calédonie n’est pas forcément celle qu’on imagine. Chez ces tortues marines, le sexe des bébés dépend de la température du sable pendant l’incubation.

« La température pivot se situe autour de 28,6°C : en dessous, on obtient majoritairement des mâles, et au-dessus, majoritairement des femelles. » – Églantine, girl and boy power

Avec le réchauffement climatique et les températures actuelles sur le Caillou, l’équilibre bascule. Aujourd’hui, les nids naturels produisent quasiment uniquement des femelles, parfois jusqu’à 100 %. Et vous savez comment on fait les bébés… Alors sans mâles, plus de reproduction. Game over !

« Sur le long terme, la disparition progressive des mâles pourrait avoir des effets dévastateurs sur l’équilibre démographique des populations et la survie de ces espèces. » – Marc Oremus, responsable de l’antenne WWF-France en Nouvelle-Calédonie

Qui ne tente rien n’a rien. Des solutions sont donc mises en place pour tenter de compenser ce déséquilibre. Certaines pontes sont transférées dans des nurseries aménagées, où la température du sable est contrôlée grâce à des dispositifs comme des toiles d’ombrage.

« Alors que les nids naturels produisent presque 0 % de mâles, les nurseries permettent d’atteindre environ 15 à 20 % de mâles, ce qui constitue déjà une amélioration significative. » – Églantine, optimiste

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Michelangelo ? © Bwärä Tortues Marines

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On a notre rôle à jouer

Au-delà du climat, d’autres menaces persistent, et protéger les tortues, ce n’est pas réservé aux scientifiques ou aux associations. C’est aussi grâce à nous que tout peut se jouer. Chaque geste compte, et le premier reflex à ne pas manquer et de surtout, garder ses distances !

« En Nouvelle-Calédonie, la loi est stricte : il est interdit de s’approcher à moins de dix mètres d’une tortue, sous peine d’une forte amende. Il ne faut jamais toucher l’animal. » – Églantine, rappelle à l’ordre

Autre réflexe clé, pour observer les pontes ou les éclosions, il est conseillé de marcher en bas de plage. C’est un détail qui peut faire la différence car cela permettra d’éviter de piétiner des nids ou des bébés avec vos petits petons, ou de faire peur à une tortue en pleine session ponte. Car une tortue dérangée peut stopper sa ponte et retourner à la mersans avoir déposé ses œufs… Pour les plus noctambules d’entre vous, nous vous prions d’avoir une vigilance encore plus grande ! Les lumières (même rouges) sont à proscrire, car elles stressent et désorientent les tortues. Soyez discret et silencieux, une tortue en ponte peut faire demi-tour et un bébé mal orienté peut partir à l’opposé de l’océan. On s’excuse également pour nos amis canins…

« Les chiens et les feux de camp sont strictement interdits sur les plages, également sous peine d’amendes. Les chiens sont considérés comme des prédateurs, capables de nuire aux adultes comme aux bébés. » – Églantine, éloignant les prédateurs des tortues…

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Les nuits Bouraillaises

Chaque année, elles reviennent, fidèles au rendez-vous. Elles traversent des océans entiers pour venir pondre ici, sur les plages Bouraillaises, où le même scénario se répète de novembre à mai. Mais derrière chaque naissance, un fragile enchaînement de conditions doit fonctionner parfaitement.

Et si certains de ces petits bébés tortues reviendront pondre exactement au même endroit dans 20 ou 30 ans, c’est grâce à ce qui aura été fait aujourd’hui pour les préserver. Dans cette histoire, tout se joue maintenant !

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