Le 26 novembre 2025, le porte-conteneurs MARIUS, commandé par Henri-Pierre Le Goaster, accostait à Nouville. À son bord, une artiste débarque avec ses carnets, ses enregistrements et six semaines d’observation en mer dans les bagages. Louise Cognard est la troisième et dernière artiste accueillie en 2025 dans le cadre du partenariat entre Marfret et la Villa Albertine. Journaliste de formation, elle a embarqué pour écrire son premier roman, « November Charlie », et réaliser un documentaire sonore à partir des récits recueillis auprès de l’équipage, pour la RTS (Radio Télévision Suisse). Un projet artistique qui prend le transport maritime à rebours, en choisissant l’immersion plutôt que la distance, et le temps long plutôt que le survol.
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L’envers du décor
Aujourd’hui, entre 80 et 90 % des marchandises consommées dans le monde transitent par porte-conteneurs. Une réalité massive, et pourtant invisible. Les navires sont omniprésents dans les chaînes logistiques mondiales, mais absents des récits. C’est précisément cet angle mort que le projet de Louise vient interroger. Habituée aux reportages embarqués, notamment à bord de voiliers, elle connaissait jusque-là les porte-conteneurs comme on les aperçoit depuis la mer : à distance, à la jumelle, seulement des silhouettes imposantes avec lesquelles il faut éviter la collision.
« Quand on navigue sur des voiliers, les porte-conteneurs restent assez mystérieux. Les ports de commerce sont difficiles d’accès, tout ça reste un peu invisible » – Louise, se rappelant des quarts de nuit




La résidence proposée par la Villa Albertine lui offre alors une occasion rare, celle d’embarquer sur un navire de commerce, sur la durée d’une traversée, pour observer de l’intérieur un système habituellement inaccessible. Pendant six semaines, la cabine devient à la fois lieu de vie, bureau d’écriture et poste d’observation.
« Avoir le luxe de pouvoir, pendant plusieurs semaines, avoir un bureau avec vue sur la mer et le temps d’écrire, c’est rare » – Louise, écrivant quelque part au milieu d’un océan
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Quand l’océan fait le lien
Ce projet s’inscrit en fait dans la continuité d’une première traversée transatlantique, effectuée en 2020 à bord d’un voilier de transport à la voile. Deux voyages, deux types de navires et un même océan. L’un portait une utopie, celle d’un transport maritime décarboné, l’autre incarne la réalité industrielle contemporaine. Pour autant, l’opposition n’est pas aussi nette qu’on pourrait l’imaginer. D’un bateau à l’autre, certains repères persistent. Les termes maritimes se répondent, les gestes se ressemblent, les routines s’installent. Et surtout, la mer reste la même. Les premiers poissons volants, les oiseaux annonçant la proximité des côtes, ce moment de bascule que l’on retrouve aussi bien sur un voilier que sur un porte-conteneurs. Mais les différences sont fondamentales. L’échelle, la cadence, la finalité du voyage changent radicalement. Là où la goélette portait un idéal, le porte-conteneurs impose un rapport plus frontal au réel.
« J’ai été confrontée au réel du porte-conteneurs, qui n’a quand même rien à voir » – Louise, débarquée dans le réel
C’est précisément de cette tension que naît « November Charlie », un roman situé entre fiction et récit de voyage, nourri de faits réels, d’anecdotes collectées et de figures croisées en mer.

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Un quotidien cadencé
À bord du MARIUS, Louise n’est ni membre d’équipage, ni simple passagère. Sa place est à la marge, mais toujours au plus près du travail. Micro en main, elle enregistre pendant que les marins sont à l’œuvre, pose des questions, parfois les mêmes, encore et encore, pour comprendre un système complexe qui ne se livre pas immédiatement. Le quotidien est rythmé, précis, réglé par les quarts. Certains espaces se prêtent davantage à l’échange que d’autres. Elle nous raconte qu’en soirée, la passerelle devient un lieu de discussion propice, quand la lune et les étoiles ont remplacé le soleil et que le calme s’installe. La salle des machines, plus bruyante et plus hostile, laisse moins de place aux mots.


Cette immersion demande du temps, de la patience, et une forme de discrétion active. Pour tout comprendre, il faut du temps et répéter les questions. En parallèle, l’écriture se fait au fil de l’eau. Un carnet noir, tenu quotidiennement comme un journal de bord, et un travail sur ordinateur, nourri par des images et des souvenirs d’une autre traversée, jadis. Deux temporalités qui se répondent, se croisent et s’éclairent mutuellement.
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Du réel au récit
À l’arrivée à Nouville, le navire s’apprête à repartir, et le travail d’écriture, lui, commence véritablement. « November Charlie » sera le prolongement de cette immersion, une manière de donner forme à ce qui, sans le récit, risquerait de tomber dans l’oubli…
« La fiction, c’est l’étape ultime pour donner une forme finale et arrêter d’être hantée par l’histoire » – Louise, romancière d’une traversée
À travers cette résidence embarquée, c’est moins un portrait individuel qu’un système entier qui se dessine ; celui du transport maritime moderne, de ses rythmes, de ses zones d’ombre et de ses continuités humaines. Un monde qui, le temps d’une traversée, a accepté de se laisser observer de l’intérieur…
Découvrez dès à présent le reportage radio de Louise à bord de MARIUS.
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