Océanographe, membre du Board et du Bureau de la French Tech NC, coordinateur de l’étude « Blue Tech NC » et de l’annuaire qui en découle, Lionel Loubersac défend une conviction forte, celle que la Nouvelle-Calédonie n’est pas seulement un territoire maritime d’exception, mais aussi un véritable laboratoire stratégique pour l’innovation bleue dans le Pacifique. Entre biodiversité unique, enjeux climatiques, géostratégie régionale et émergence de nouvelles filières économiques, il appelle à penser l’océan comme un « bien commun » et à structurer une Blue Tech capable de concilier compétitivité, responsabilité et transmission.

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La Nouvelle-Calédonie est souvent présentée comme un « territoire d’innovation bleue ». D’après toi, qu’est ce qui fait de son espace maritime un laboratoire stratégique pour la Blue Tech dans le Pacifique ?

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Zealandia joue à cache-cache

La première partie du rapport Blue Tech NC, commandité par la French Tech NC, identifie plusieurs raisons qui font que l’espace maritime de Nouvelle-Calédonie, du fait de ses configurations originales, est particulièrement stratégique et propice à la créativité en matière d’innovation bleue. Tout d’abord, nous sommes sur un continent englouti : « Zélandia » et notre géo-diversité sous-marine peu profonde et profonde est exceptionnelle. Nous sommes également situés dans le coin Sud Est de ce qui s’appelle le « Coral Triangle », là où la biodiversité marine peu profonde est la plus riche au monde !

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Le Triangle de corail pour les non-bilingues

La recherche scientifique montre que nous sommes très vraisemblablement un hot spot de biodiversité profonde, d’où la nécessité de mise en œuvre de technologies non invasives d’exploration et de connaissance, comme celle de mettre au point des outils de surveillance maritime de zones immenses et éloignées. Ajoutons également que nous sommes un pays de vent, de houles, de soleil, de grands plans d’eaux propices au récréatif, aux sports de glisse et de voile et à l’imagination de nouveaux concepts. La Nouvelle-Calédonie est un archipel, avec toutes les contraintes de l’insularité qui obligent à créer des approches nouvelles en matière d’économie circulaire ou encore de solutions fondées sur la Nature. En raison de l’Industrie du nickel, grosse consommatrice d’énergie, la décarbonation de son industrie mais aussi de ses transports, dont le transport maritime, est un plein enjeu faisant appel à de nouvelles solutions.

Comme nos voisins insulaires, la Nouvelle-Calédonie est sous l’emprise très directe des effets du changement climatique. Il lui faut s’adapter, se montrer résiliente et pour cela, innover. On ajoutera que la Nouvelle-Calédonie est aussi une position géostratégique spécifique, au cœur de voisins insulaires à « grandes ZEE contigües » face aux mêmes questions, impliquée dans des problématiques de défense et de surveillance d’espaces immenses, à la croisée de grandes routes maritimes et à la verticale immédiate de l’Antarctique.

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Voilà ce qu’il faut voir quand on parle « ZEE contigües »

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Ton annuaire « Blue Tech NC » recense actuellement 45 projets calédoniens et met en lumière une diversité d’acteurs. Quels sont aujourd’hui les segments maritimes les plus dynamiques, et ceux qui pourraient devenir les piliers économiques de demain ?

Je dirai tout d’abord que le résultat obtenu de 45 dossiers (d’autres sont en instruction) pour un « tout petit pays de 265 000 habitants », montre que l’écosystème Blue Tech Calédonien est bien là ! Il ne se connait pas ou pas assez lui-même et n’est pas assez connu en externe. Et nous sommes loin d’être ridicules. En outre le fait, en parité, que 45 % des porteurs de projets novateurs soient des « porteuses » est aussi, à mon avis, un bienfait. Sortent du chapeau les thématiques suivantes qui sont, et seront, celles d’une économie bleue et durable de demain :

  • La valorisation du vivant et de la biodiversité sous forme de biotechnologies nouvelles et de nouvelle aquaculture, mais aussi en matière de lutte contre les pathogènes en élevage et d’approches participatives inédites dans l’acquisition de savoirs sur le vivant. (FermaquaBiotecal, Game of cônes, Algaedonia, Halophytes Solutions, Innov AquacultureIfremerTechnopoleMission Bougainville, etc.)
  • Les technologies d’investigation et d’exploration non intrusive à l’aide de drones qui supposent des adaptations à notre contexte maritime et la création de nouveaux métiers (AUV, Rov, Gliders, projet ScInObs).
  • Les technologies de surveillance maritime d’immenses espaces via des solutions nouvelles tirées du spatial, des process d’intelligence artificielle originaux, des process d’investigation de la qualité des milieux et de leurs évolution (Insight, Tahaua, Abyssa NCIsland Robotics, Magis, NiuSystem, AEL Environnement, etc.).
  • Les technologies d’alerte précoce vis-à-vis de catastrophes naturelles et d’anticipation relatives au changement climatique. (Câble intelligent TAM TAM de Pacific Peering, le projet MaHeWa, la bouée instrumentée Hope de l’IRD, etc.).
  • L’ingénierie navale dans la conception de nouveaux navires adaptés à nos eaux, la motorisation décarbonée, la déconstruction de navires en fin de vie et la réduction de la pollution à quai. (CatamarineRoyal Recy Boat, Laubreaux Marine, Global Marine Aménagement, Protecmarine, Subsea Professional Marine Services, etc.).
  • La Social Blue Tech, tout particulièrement en matière de sensibilisation et d’éducation de la jeunesse, de nos décideurs et du grand public vis-à-vis des questionnements posés par le patrimoine marin et maritime qui est le nôtre. (VM Equality, Océan Avenir, Change Makers, Gardiens des IlesVisioon, Squale Odyssey, NeOcean/NeoTech, Naina Mourras, SDEO, Tealforge NC, etc.).

Dans cette classification, j’ouvrirai un point focal sur des projets spécifiques créateurs de valeurs : le montage effectif d’un Port Scientifique pour le Pacifique Sud et d’un Centre Blue Tech associé, des travaux en matière d’hydroports susceptibles de relier des îles éloignées, et des approches d’intelligence collective en matière d’aide à la décision et de hiérarchie stratégique.

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Tu insistes sur l’océan comme « bien commun » et moteur de solutions. Mais alors comment concilier innovation, compétitivité et préservation des équilibres marins dans un territoire aussi sensible que la Nouvelle-Calédonie ?

Oui je parle effectivement de l’Océan comme étant unique et bien commun. Concilier innovation, comprise comme « amélioration de l’existant », compétitivité, comprise comme « créer de la richesse et des emplois en faisant différemment et mieux et en étant attractif », et préservation, comprise comme « savoir être sages, écoresponsables, réfléchis et transmetteur du bien commun aux générations futures », passe, selon moi, par une approche holistique de notre océanou chaque élément a sa place. Tout comme dans un écosystème corallien chacun à son rôle et sa place dans un équilibre subtil. Il ne s’agit certainement pas de dogmatisme basé sur la recherche effrénée de l’Innovation ou sur du « tout compétitif » ou encore du « tout préservation ». Il s’agit d’un équilibre à trouver et justement de nous montrer innovants en trouvant cet équilibre. Celui-ci passe, de mon point de vue, par une éducation à la transdisciplinarité et à l’interdisciplinarité qui manque cruellement dans ce pays où l’on travaille bien trop en « silos », et à tous les niveaux de la société.

Il y a donc d’abord une grande question pédagogique à résoudre : C’est quoi notre Océan, comment marche-t-il ? Quels sont les services qu’il nous offre ? Quelles sont ses fragilités ? Ses capacités de résilience ? Pourquoi devons-nous le connaître pour bien en prendre soin ? C’est par la mise en œuvre de cette transdisciplinarité, et par l’éducation de nos jeunes, de nos décideurs, de nos entreprises, de nos administrations, de nos associations, de nos habitants, que sauront se trouver les clés pour concilier des points de vue opposés. Il y a, sur ces questions, une profonde innovation sociétale à travailler ici !

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