Isolés au nord de la Nouvelle-Calédonie, les atolls d’Entrecasteaux constituent l’un des sites de ponte les plus précieux pour les tortues vertes dans le Pacifique. Dans le cadre du programme Mégafaune, scientifiques et gestionnaires du Parc naturel de la mer de Corail unissent leurs efforts pour mieux comprendre la reproduction de ces espèces emblématiques et anticiper les effets du changement climatique. Julie Pezin, chargée de programme marin WWF-France en Nouvelle-Calédonie, et Marc Oremus, responsable de l’antenne WWF-France en Nouvelle-Calédonie, reviennent sur les enjeux de ces missions scientifiques et sur le rôle stratégique de ce sanctuaire naturel pour la conservation des tortues marines.
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Les atolls d’Entrecasteaux sont souvent décrits comme un sanctuaire pour les tortues marines. Pourquoi ce site est-il si stratégique pour ces espèces, et qu’espérez-vous apprendre grâce aux missions menées dans le cadre du programme Mégafaune ?
D’une manière générale, il faut déjà noter qu’en Nouvelle-Calédonie, l’ensemble des îlots éloignées, représentent des sites de pontes extrêmement privilégiés pour les tortues marines mais également pour de nombreuses espèces d’oiseaux marins. Cela confère au territoire une responsabilité importante en matière de protection de ces espèces emblématiques vulnérables. C’est d’ailleurs une des raisons qui ont motivé la décision de créer le Parc Naturel de la Mer de Corail en 2014.
D’Entrecasteaux est stratégique car trois petits îlots de ces atolls, d’à peine quelques km², accueillent chaque année des milliers de tortues vertes qui viennent y pondre leur oeufs, faisant d’Entrecasteaux un des plus importants sites de ponte dans le Pacifique. Les enjeux de conservation sont donc énormes. C’est bien pour cela que le service du Parc réalise un suivi des pontes de tortues vertes à d’Entrecasteaux depuis près de 20 ans. C’est un effort considérable quand on sait à quel point ces atolls sont difficiles d’accès, d’autant que le Parc réalise des suivis équivalents sur les îlots de récifs Chesterfields, encore plus éloignés ! Cet effort sur le long terme est essentiel dans le cas des tortues marines car il faut généralement au moins une quinzaine d’années pour être en mesure de bien comprendre la trajectoire démographique d’une population. Le projet que nous menons avec le service du Parc naturel de la mer de Corail et de la Pêche à l’avantage de pouvoir s’appuyer sur toutes ces années de suivi. Pour autant, nous avons identifié ensemble le besoin d’acquérir des connaissances supplémentaires qui nous manquent encore sur le fonctionnement du site de ponte. Il s’agit notamment du calendrier de la saison de reproduction : quand arrivent les tortues, quand est-ce qu’il y le plus de pontes, quand est-ce qu’elles repartent ? Il s’agit aussi d’évaluer le succès de reproduction et notamment le nombre de bébés qui sortent en moyenne des nids. Ces connaissances sont essentielles pour bien suivre l’état de conservation de la population au fil du temps.

Parallèlement à cela, le projet vise également à améliorer l’état des lieux de cet exceptionnel habitat de ponte face aux dérèglements climatiques. Pour cela, on renforce notamment l’étude de l’évolution géomorphologique des îlots grâce à de nouveaux outils et un partenariat avec l’Université de la Nouvelle-Calédonie qui apporte toute son expertise en la matière. Les atolls d’Entrecasteaux sont classés en Réserve Intégrale et ils bénéficient d’un niveau de protection très fort qui les met à l’abri de plusieurs pressions d’origine humaine. C’est un véritable atout pour les tortues vertes mais malheureusement, ça ne les protège pas des conséquences du changement climatique. D’où l’enjeu de creuser ces questions !
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Lors de cette mission, vos équipes ont notamment récupéré des capteurs de température dans les nids et installé différents dispositifs de suivi. Comment ces outils scientifiques permettent-ils de mieux comprendre la reproduction des tortues et leur vulnérabilité face au changement climatique ?
Les atolls d’Entrecasteaux sont particulièrement isolés et il n’est jamais simple de s’y rendre pour organiser une mission de terrain. Depuis Nouméa, c’est deux jours de bateau pour atteindre les premiers îlots ! Du coup, on ne peut pas y aller souvent et on ne peut pas être présent sur zone plus de quelques jours à la fois. Cela limite évidemment beaucoup notre capacité à suivre et comprendre certains aspects de la reproduction des tortues sur ces sites. L’usage de nouveaux outils comme les enregistreurs de température ou les pièges photographiques permettent de continuer à collecter de l’information même lorsqu’on n’est plus présent. C’est très précieux et nous permet de porter un regard nouveau et plus précis sur certains aspects.
Les enregistreurs de température notamment, ont un rôle bien spécifique. Le sexe des tortues est déterminé pendant l’incubation des oeufs dans le sable, selon la température à laquelle ils sont exposés à un certain moment de leur développement. Pour faire simple, la partie la plus profonde et la plus fraiche des nids permet la production de mâles tandis que la partie supérieure, plus chaude, engendre des femelles. Avec les dérèglements climatiques et, en particulier, l’augmentation des températures, les populations de tortues marines à travers le monde se retrouvent exposées à un risque majeur de déficit de mâles par rapport au nombre de femelles. Des études menées par ailleurs ont déjà montré que sur certaines plages, et notamment en Nouvelle-Calédonie sur la plage de la Roche Percée, le déséquilibre peut être extrême avec quasiment plus de mâles issus des nouveaux nids. Or, sur le long terme, la disparition progressive des mâles pourrait avoir des effets dévastateurs sur l’équilibre démographique des populations et la survie de ces espèces.

En déployant des thermomètres dans le sable des îlots d’Entrecasteaux notre objectif est double : évaluer la situation actuelle vis-à-vis de ce risque et se mettre en capacité de suivre l’évolution de la situation dans le temps, sachant que les températures vont inexorablement augmentées dans les décennies à venir. In fine, des solutions de gestion permettant d’atténuer ces effets pourront être identifiées et, dans la mesure du possible, envisagées pour un déploiement sur le terrain. Mais avant cela, il faut bien évaluer et comprendre la situation pour ne pas se tromper de cible et concentrer les futurs efforts de conservation là où ils peuvent faire une différence. C’est plus complexe qu’il n’y parait et tous les sites de ponte ne sont pas exposés de la même manière à ce risque.
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Les tortues marines parcourent parfois des milliers de kilomètres entre leurs zones de ponte et leurs zones d’alimentation. En quoi les connaissances acquises dans le Parc naturel de la mer de Corail peuvent-elles contribuer à améliorer leur protection à l’échelle régionale du Pacifique ?
Les connaissances collectées dans le cadre de ce projet ont vocation à améliorer la gestion de ce site majeur de ponte en dressant un bilan plus précis de l’état de la population et des pressions liées au changement climatique. Se faisant, ces connaissances vont notamment permettre d’adapter les suivis existants et d’en engager de nouveaux afin de mieux anticiper et mettre oeuvre de mesures de conservation face à ces pressions globales.


Mais effectivement, les tortues qui naissent et se reproduisent à d’Entrecasteaux ne sont calédoniennes que dans une certaine mesure. Beaucoup d’entre elles vont passer l’essentiel de leur vie ailleurs dans le Pacifique Sud, et notamment sur la côte Est Australienne. Cela illustre l’enjeu de travailler aussi à une gestion régionale pour ces espèces. Ce n’est pas toujours facile mais il y a des avancées. Le Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie collabore notamment activement avec Park Australia, qui est l’agence du gouvernement australien chargée de gérer et protéger les parcs nationaux et les réserves marines. Ce qui est certain, c’est que les avancées permises par un projet comme celui-là ont une portée qui va bien au-delà de ces atolls. Et c’est d’autant plus vrai que d’Entrecasteaux, encore une fois, n’est pas un site de ponte comme les autres. C’est un des plus important de la région et même du monde ! Autrement dit, c’est un des principaux pourvoyeurs de tortues vertes pour toute une partie du Pacifique Sud.
Ce projet s’inscrit dans le programme « Suivi de la mégafaune dans le Parc naturel de la mer de Corail », financé par l’Etat (Fonds vert – France Nation verte), l’Office français de la biodiversité, l’IRD – Nouvelle-Calédonie et Pacifique Sud, le WWF-France et le Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie.
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