La terre a tremblé, vous l’avez senti ? Hier, lundi 30 mars à 19h44, un séisme de magnitude 7,3 a été enregistré au large du Vanuatu et ressenti jusqu’ici, en Nouvelle-Calédonie. Et si, quelque part au fond de l’océan, des câbles avaient prédit cet événement avant même qu’il ne se produise…?
Observer les profondeurs marines reste l’un des grands défis scientifiques de notre époque. Alors que les océanscouvrent plus de 70% de la surface du globe, ils demeurent encore largement méconnus, faute d’instruments capables de les étudier en continu… C’est précisément ce que propose de changer Alister Trabattoni, sismologue au sein de Géoazur, près de Nice. En mission entre le Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie, Alister travaille sur le projet Tamtam, qui ambitionne de transformer les câbles sous-marins en outils d’observation du fond des océans. Une innovation prometteuse, à la croisée de la géophysique et de l’océanographie, qui pourrait bien changer notre manière de surveiller les séismes, les tsunamis et bien plus encore…
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Bonjour Alister, et bienvenue sur NeOcean ! Avant tout, peux-tu te présenter à nos amis lecteurs et nous expliquer ce que tu fais en ce moment en Nouvelle-Calédonie ?
Je m’appelle Alister Trabattoni, je suis sismologue et je travaille à Géoazur, un institut de sciences de la Terre situé près de Nice et rattaché à l’IRD. Aujourd’hui je suis en visite en Nouvelle-Calédonie, mais aussi au Vanuatu, pour préparer le projet Tamtam. Nous sommes venus rencontrer les partenaires afin de discuter de l’organisation du projet, qui devrait produire ses premières données d’ici début 2028.
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Justement, le Vanuatu est souvent frappé par des séismes. Pourquoi celui du 20 mars dernier n’a pas déclenché d’alerte tsunami malgré sa forte magnitude ?
Ce séisme n’a pas déclenché d’alerte tsunami parce qu’il était suffisamment petit et éloigné. La vague qui aurait pu atteindre les côtes ne représentait pas un risque suffisant pour déclencher toute la procédure, notamment pour la Nouvelle-Calédonie. C’est justement un point que le projet Tamtam va pouvoir améliorer, il va permettre d’affiner la surveillance et les systèmes d’alerte. On travaille main dans la main avec la sécurité civile et la DIMENC pour rendre ces dispositifs plus performants et plus précis. Pour le cas du 20 mars justement, le système a plutôt bien fonctionné !
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Ces phénomènes peuvent-ils, à termes, menacer l’archipel ?

Il existe une zone de subduction entre le Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie qui peut générer de forts séismes, mais ce n’est pas la seule. Le Pacifique est une région très complexe, avec de nombreuses zones de subduction. En termes de risques, il y a deux catégories de tsunamis : les tsunamis locaux, générés à proximité, avec des vagues qui arrivent en quelques dizaines de minutes ; et les tsunamis régionaux à l’échelle du Pacifique, qui peuvent se propager sur de très longues distances. Le défi, c’est donc d’avoir des systèmes capables de réagir très rapidement pour les événements locaux, tout en s’appuyant sur les réseaux régionaux pour les événements plus lointains, comme ceux du Centre Polynésien de Prévention des Tsunamis (CPPT). Concrètement, on peut s’attendre à des vagues de plusieurs mètres, voir plus d’une dizaine de mètres dans certaines embouchures. Ce sont des scénarios étudiés et simulés, et la sécurité civile travaille à définir les zones à risque et les procédures à suivre. Ce sont des événements rares, mais possibles, donc il faut s’y préparer.
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Je pense que nous ne sommes pas tous calés sur le sujet… Peux-tu nous expliquer simplement ce qu’est la détection acoustique distribuée (DAS) ?
Bien sûr, la détection acoustique distribuée (DAS), est une technologie relativement récente en sismologie. Le principe est simple, on connecte un appareil, appelé “interrogateur”, à une fibre optique (typiquement un câble télécom). Cet appareil envoie des impulsions lumineuses dans la fibre et mesure des variations nanométriques extrêmement fines. Ces variations correspondent à de petites vibrations, mesurées tout le long du câble. Dans les fonds marins, elles peuvent être dues à pas mal de chose, des cétacés, des bateaux, des variations de température liées aux courants marins et bien sûr, des tremblements de terre.
Pour nous, sismologues, c’est comme si chaque point du câble devenait un capteur. Ça nous ouvre d’énormes perspectives, car installer des instruments au fond des océans est extrêmement compliqué. Grâce à cette technologie, on peut transformer des câbles télécoms existants en observatoires sous-marins, permanents et en temps réel.


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On a récemment parlé du projet Tamtam sur NeOcean, en quoi ces câbles sous-marins “intelligents” changent-ils l’observation des océans ?
Pour nous, c’est une avancée majeure d’avoir de nouveaux instruments au fond des océans, car ils couvrent les deux tiers du globe. Dans des régions comme le Pacifique, où les terres émergées sont rares et souvent difficiles d’accès, ces technologies permettent d’observer le fond des océans à moindre coût, c’est vraiment une aubaine ! L’idée des câbles intelligents est d’intégrer directement des capteurs dans les nouveaux câbles télécoms, sous forme de “nœuds” capables de mesurer différents paramètres géophysiques. C’est particulièrement intéressant parce que les plus grands séismes se produisent dans les zones de subduction qui se trouvent majoritairement en mer. Avec le projet Tamtam, on va pouvoir avoir des capteurs juste au-dessus de la faille. Ce projet suscite beaucoup d’enthousiasme d’un point de vue scientifique, et il contribue déjà à attirer de nouveaux chercheurs dans la région.

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Les dispositifs permettent-ils de mieux comprendre les zones côtières, notamment face à l’érosion ?
Sur l’érosion, l’impact est plus limité, car il s’agit surtout de phénomènes côtiers. Cependant, il existe des recherches sur des câbles terrestres, par exemple le long des rivières. Et dans certains cas, des câbles sous-marins proches des côtes et passant donc dans le lagon, pourraient permettre d’étudier le transport de sédiments ou la vitesse de l’érosion.
Pour les risques naturels, l’apport est très important. Pour les tsunamis, l’objectif est de détecter un événement le plus tôt possible et d’en estimer les impacts. Pour cela, il faut être au plus proche de la source, et les câbles comme celui du projet Tamtam passent directement sur la faille. Ils permettent aussi de mesurer la hauteur des vagues après leur passage, ce qui aide à valider les modèles. Aujourd’hui, cette fonction est assurée par des bouées DART, qui ne peuvent couvrir tout le Pacifique. Enfin, il y a aussi l’alerte sismique, qui vise à prévenir de l’arrivée des secousses elles-mêmes, indépendamment du tsunami.


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Quel intérêt ces technologies présentent-elles pour les territoires du Pacifique ?
Au-delà de la sismologie, ces technologies ouvrent des perspectives très larges. On peut enregistrer les tremblements de terre, mais aussi les baleines, certains poissons, ou encore étudier les courants océaniques. Cela crée des opportunités de recherche transdisciplinaires, ce qui est particulièrement précieux dans un environnement aussi difficile à instrumenter que le fond des océans.
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Mais alors, est-ce que l’on est en train de transformer les câbles sous-marins en véritables “capteurs planétaires” ?
Je pense que oui, clairement. C’est probablement un tournant pour la géophysique de réussir à instrumenter les océansà grande échelle. L’idée est de profiter du déploiement des prochains câbles pour continuer à étendre ces capacités d’observation. C’est un domaine en plein essor, et on espère voir se multiplier ce type de projets dans les années à venir. Donc clairement oui, c’est un sujet à la mode !
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