Les récifs coralliens n’ont pas vraiment le luxe de se dire « doucement le matin, pas trop vite le soir ». Alors que l’océanse réchauffe de plus en plus vite, ils subissent des canicules marines répétées, intenses, parfois dévastatrices. Pourtant, face à un même stress thermique, tous les coraux ne réagissent pas de la même manière. Certains blanchissent rapidement, tandis que d’autres tiennent le bon bout. Mais alors comment se fait-il que chacun d’entre eux ne soit pas logé à la même enseigne ? Et surtout, comment transformer cette capacité de résistance naturelle en véritable levier pour mieux protéger les récifs à grande échelle ?

C’est précisément la question au cœur du projet WINREEF, un programme de recherche regroupant des chercheurs d’Australie, de Suisse et de Nouvelle-Calédonie, et qui explore une piste longtemps restée dans l’ombre, celui de la génétique des coraux.

© Agence néo-Calédonienne de la Biodiversité

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Sous l’océan, sous l’océan…

Depuis plusieurs décennies, les récifs coralliens sont soumis à un ennemi redoutable : le stress thermique. Lorsque la température de l’eau augmente trop longtemps, les coraux expulsent leurs microalgues symbiotiques, perdent leur couleur (le blanchissement) et si ce phénomène perdure, les coraux meurent. Mais si le phénomène est connu des scientifiques depuis longtemps, la prise de conscience mondiale a été progressive. 

« Bien que le premier phénomène reporté de blanchissement corallien dû à la chaleur date de près d’un siècle, 1998 a été le premier déclic mondial. Mais je pense que c’est surtout suite aux événements de blanchissement de 2014-2016, d’une ampleur sans précédent, que la population mondiale a vraiment pris la mesure de ce désastre. » – Véronique Berteaux-Lecellier, représentante du CNRS en Nouvelle-Calédonie

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Au premier rang des canicules marines © Sandrine Job

La Nouvelle-Calédonie, malgré son lagon inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, n’échappe pas à cette réalité. Ici aussi, les récifs sont exposés aux canicules marines, avec des impacts variables selon les zones, les espèces et leur capacité à résister. C’est là qu’entre en jeu une notion clé, la résilience. À l’instar des Êtres Humains, il s’agit de la capacité d’un récif à encaisser un choc, à s’adapter et à se remettre. Tous les récifs ne sont pas condamnés, mais ils ne sont pas tous égaux face au changement climatique…

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Le mystères des coraux résistants

WINREEF s’inscrit dans la continuité de travaux pionniers menés en Nouvelle-Calédonie. Le projet combine observations de terrain, expériences de stress thermique et analyses génétiques pour comprendre pourquoi certains coraux encaissent mieux la chaleur que d’autres.

« Le projet WINREEF fait suite au projet SABLE, qui avait été mené autour de la Nouvelle-Calédonie et qui, pour la première fois, utilisait l’approche dite de génomique environnementale (association entre le génotype et les paramètres environnementaux) pour mettre à jour des marqueurs génétiques de thermotolérance chez les coraux. WINREEF apporte une dimension supplémentaire en travaillant à une échelle régionale : il vise à mettre à jour des marqueurs de tolérance d’une même espèce en Australie, aux Chesterfield-Bellona et sur les récifs de la Grande Terre, en étudiant leur dispersion. » – Véronique Berteaux-Lecellier

L’enjeu est double : identifier des marqueurs génétiques de tolérance à la chaleur et comprendre comment ces coraux (via leurs larves et les courants océaniques) peuvent coloniser d’autres récifs. À partir de ces données, les chercheurs produisent des cartes prédictives du potentiel adaptatif des récifs.

« Ces cartes sont des outils additionnels d’aide à la gestion des récifs coralliens. Ce travail met en lumière l’intérêt de tenir compte de la génétique des coraux dans les décisions de conservation, comme le choix des aires marines protégées ou les actions de restauration. » – Véronique Berteaux-Lecellier

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La résilience, cheffe d’orchestre

Pour que ces connaissances ne restent pas confinées aux publications scientifiques, encore faut-il un cadre capable de les transformer en décisions concrètes. C’est le rôle de l’Initiative Récifs Résilients, portée par la Great Barrier Reef Foundation et déployée localement en Nouvelle-Calédonie par l’Agence néo-Calédonienne de la Biodiversité. Cette initiative repose sur une idée simple mais ambitieuse : co-construire la résilience. Chercheurs, institutions, provinces, associations, ONG, acteurs coutumiers, etc. tous sont impliqués dans une gouvernance partagée, pensée à l’échelle du territoire.

L’un des résultats majeurs de cette dynamique est l’élaboration du Document d’Orientation Stratégique (DOS), un cadre commun qui fixe une vision partagée pour la gestion des récifs et des écosystèmes marins associés. Au cœur de cette approche, une même conviction lie, celle que la résilience n’est pas seulement écologique, mais aussi humaine, institutionnelle et collective !

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La suite au prochain épisode ? 

Même si certaines phases de l’Initiative Récifs Résilients arrivent à leur terme, WINREEF, lui, se poursuit, et ses résultats continuent d’alimenter la réflexion et l’action. Les données produites restent mobilisables, les outils développés continuent d’être perfectionnés, et les collaborations internationales sont bien vivantes. Pour Véronique Berteaux, l’héritage le plus fort de ces projets dépasse largement les frontières calédoniennes !

« Les larves de coraux n’ayant pas de frontière, la protection d’un récif dans un pays peut avoir un effet sur la santé des récifs d’un autre. L’idée à terme, est d’aboutir à une gestion concertée des récifs coralliens à l’échelle régionale. » – Véronique Berteaux-Lecellier

Une vision partagée par le consortium MANACO, dont Véronique Berteaux-Lecellier est co-leader et qui travaille à renforcer cette coopération scientifique et opérationnelle dans le Pacifique. Autrement dit, les graines semées avec WINREEF continuent de pousser, bien au-delà du projet lui-même.

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À suivre… © Magalie Boussion

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Un travail d’équipe

S’il existait une solution miracle face au changement climatique, ça se saurait… Mais WINREEF montre qu’en combinant science de pointe, coopération internationale et gestion commune, il est encore possible d’agir ! Les corauxdeviennent alors de véritables sentinelles, révélant dans leur ADN des pistes d’adaptation précieuses. Et les chercheurs, gestionnaires et citoyens, peuvent devenir leurs alliés, à condition de savoir écouter ce que la science nous raconte, et d’agir en conséquence. Un pour tous, tous pour les coraux !

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