Le 9 janvier 2025, vers 14h, à environ 300 mètres de Nouville, Charles Roger reprend son souffle sur sa planche de supfoil, quand un requin a voulu taper un croc… Un coup de rame, une chute et une planche qui garde un souvenir de la morsure… Pour Charles, le risque requin est « un caillou dans la chaussure » du territoire. Directeur de la CCI et passionné de sports de glisse, il revient sur cette rencontre, sur ce qu’elle a changé dans sa pratique et sur ses attentes en termes de gestion du risque requin, notamment sur l’attractivité du territoire.
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Bonjour Charles, et bienvenue sur NeOcean ! Avant tout, peux-tu te présenter et nous parler de ton lien avec les sports nautiques ?
Oui, bien sûr ! J’ai 46 ans, je suis papa de deux enfants et je suis arrivé en Nouvelle-Calédonie en 2005. Je suis resté trois ans et c’est là que j’ai découvert le territoire et le Pacifique. Je suis ensuite parti vivre en Hongrie, puis à Paris et je suis revenu en Calédonie en 2012. Avant, je pratiquais beaucoup la plongée sous-marine, avec une grande attirance pour les requins. Quand je suis revenu en 2012, j’avais le regret de ne pas avoir profité des sports de glisse lors de mon premier passage en Calédonie. Je m’y suis donc mis, avec le kitesurf, puis le SUP, la wing, le supfoil, le dockstart, etc.
Je suis revenu en 2012 pour diriger les aéroports et aujourd’hui je suis le Directeur de la CCI. C’est un job passionnant mais très prenant, il faut arriver à concilier plusieurs vies : la vie professionnelle, la vie de famille et mes passions. Je pratique aussi le squash, qui est bien complémentaire avec les activités nautiques : on peut y jouer par n’importe quelle météo et il y a un peu de compétition, alors que je ne suis pas du tout dans un esprit de compétition avec les activités nautiques.
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Le 9 janvier 2025, tu as fait une rencontre un peu spéciale, peux-tu nous en parler ?
Je pratique le supfoil. Comme son nom l’indique, c’est du SUP, donc du paddle ; une planche avec un foil dessous, sur laquelle on navigue à la rame. Le principe, c’est de partir d’un point A pour aller à un point B en suivant la houle. On démarre en ramant fort pour prendre la vitesse de la houle et, quand la houle accroche, le foil se lève. L’objectif est alors de surfer la houle, sur des distances d’environ 10 km. Je pratique cette discipline souvent avec un copain et, ce jour-là, j’étais en phase d’apprentissage. C’est un sport assez exigeant, physiquement, en termes d’équilibre et de lecture du plan d’eau. On partait de la Côte Blanche pour aller jusqu’à Nouville. Le copain avec qui je pratiquais en faisait depuis plus longtemps et beaucoup mieux que moi. Dans ce sport, il est très difficile de rester côte à côte ! Le démarrage est la partie la plus difficile et, dès qu’on a pris la houle, on va très vite. En deux minutes, on a vite fait 500 mètres. Si on ne démarre pas exactement au même moment, les distances se créent et il est impossible de remonter au vent. On dit toujours que les activités nautiques doivent être pratiquées à plusieurs. Nous, on les pratique à plusieurs parce qu’on aime partager ces moments, mais on ne peut pas vraiment être en sécurité l’un de l’autre. On essaie de se garder à vue, de rester sur la même ligne de trajectoire et on a nos téléphones avec nous, mais il n’est pas possible de rester en permanence à des distances vraiment proches.
Ce jour-là, on est donc partis de la Côte Blanche pour aller au Kuendu Beach, à Nouville. Sur la fin du parcours, après la prison, vers le nakamal de Nouville qui est en bord de mer, à peu près à 300 mètres des côtes, j’étais à l’arrêt pour reprendre mon souffle, debout sur ma planche, en attendant de repartir. J’ai vu un requin arriver derrière moi, à deux ou trois mètres et s’approcher tout doucement. Comprenant bien que cette curiosité n’était pas tout à fait normale, je me suis préparé avec ma rame pour l’éloigner. Au moment où il se rapprochait, quand il était à 50 cm de moi, il y a eu comme une explosion d’énergie. C’est vraiment surprenant, cette énergie qui se dégage d’un coup, de façon hyper brutale. J’étais prêt avec ma rame, je lui ai donné un coup, je l’ai touché et en donnant ce coup je suis tombé dans l’eau. Je suis remonté très vite sur ma planche et je ne l’ai plus revu. À genoux, j’ai ramé pour rejoindre la côte et je suis sorti au niveau de la plage. En se rapprochant du bord, on retourne sa planche pour éviter d’abimer le foil sur le fond. Je pensais qu’il avait mordu mon foil et comme je ne voyais aucune trace dessus, je me suis dit : « Mince, personne ne va croire ce qui m’est arrivé. » Puis j’ai vu la trace sur ma planche… Il avait mordu la planche. Ensuite, une amie qui vient très régulièrement nous récupérer au Kuendu (merci beaucoup !) est venue me chercher. On a aussi récupéré le copain avec qui je faisais la traversée et on a informé le COSS. Tout cela s’est passé vers 14 h-15 h. Conscient que ça pouvait engendrer un petit trauma, je suis allé directement à l’Anse Vata, l’après-midi même, pour essayer de faire de la wing et remonter sur une planche. Je n’y ai pas pris beaucoup de plaisir, j’étais quand même un peu chamboulé. J’en ai fait vingt minutes pour démystifier, puis j’ai arrêté.


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Quel rapport avec la mer et le risque requin avais-tu avant et as-tu depuis cet événement ?
Comme je le disais, autrefois je faisais beaucoup de plongée notamment pour observer les pélagiques, il m’était arrivé d’organiser des voyages dans ce seul objectif au Mozambique, en Polynésie, etc. Comme beaucoup de plongeurs, j’étais attiré par les requins, je cherchais à m’en approcher. Cette activité de plongée m’a aussi amené à m’intéresser à leur comportement, constater que certaines espèces sont plus agressives que d’autres, mais que, dans la majeure partie des cas, les requins ne sont pas vraiment agressifs s’ils ne sont pas stimulés.
Quand on bascule sur les sports de glisse, on est plus du tout attiré, on le craint plutôt, tout en ayant conscience qu’il est dans son élément. Avec les attaques qui ont eu lieu coup sur coup à Nouméa, notamment sur des pratiquants de foil (dont le copain avec qui j’étais le jour où ça m’est arrivé), on est forcément plus attentif. Depuis ces attaques, on ne pratique plus de la même façon, on a perdu un peu notre insouciance… La semaine qui avait précédé ce qui m’est arrivé, j’avais cassé ma rame en deux sur le même parcours, dans le chenal. Pour rejoindre le bord j’avais donc dû ramer à plat ventre sur ma planche jusqu’à la clinique Kuindo Magnin, 45 minutes de natation comme ça. Heureusement, ma planche fait 105 litres et me portait complètement, mais on a les bras qui pataugent, alors forcément, j’y pensais. Maintenant, j’y pense à chaque session, je ne fais pas une chute sans y penser, dès que je tombe, dès que je galère un peu pour remonter sur ma planche, je me dis : « Non, tu dois rester moins longtemps dans l’eau, il faut que tu remontes sur ta planche. » Je crois qu’il n’y a pas un pratiquant qui n’y pense pas. Dans le matériel qu’on choisit, dans le type de planche, on prend en compte le fait qu’il faut patauger le moins possible. En tout cas, c’est mon analyse. On n’a plus la même insouciance, on y pense en permanence.
J’ai arrêté de pratiquer le supfoil pendant neuf ou dix mois pour éviter de retourner à Nouville et aussi parce que j’avais beaucoup de pression à la maison pour arrêter ces activités. Je me suis donc mis à pratiquer d’autres supports et c’est là que j’ai découvert le dockstart qui, en général, est pratiqué près du bord.
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Est-ce que les conditions de cette journée présentaient selon toi un risque pour pratiquer un sport nautique ?
Lorsqu’on évoque les risques liés aux conditions, on parle souvent de deux types de risques : la saison, là c’était au mois de janvier, donc en pleine saison de reproduction et les autres conditions météo : le petit jour ou le soir, les périodes après les pluies où l’eau peut être trouble, etc. Là non, c’était une journée de grand ciel bleu, il était 14h-15h et il n’avait pas plu les jours précédents.
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Les différentes solutions mises en place en Nouvelle-Calédonie concernent peu les pratiquants qui sortent au large. De quoi auriez-vous besoin pour vous sentir en sécurité ?
Je pense que chacun a un avis là-dessus. On peut caricaturer en disant que les pratiquants sont tous favorables à ce que des mesures supplémentaires soient mises en œuvre, alors que les non-pratiquants ou ceux qui sont moins exposés, y sont peut-être moins sensibles.
Il existe différents types de mesures pour diminuer le risque requin pour les pratiquants de sport nautique : d’abord la surveillance humaine ou par drone avec maintenant l’IA, ensuite des dispositifs d’alerte et d’informations, je crois qu’il existe également des dispositifs acoustiques d’éloignement et enfin la régulation qui suscite beaucoup de débat. Les autorités (la Ville de Nouméa et la province Sud) ont déployé des mesures rapides pour atténuer le risque. Pour les baigneurs d’abord avec de grandes zones de baignades, protégées par des filets qui sont vraiment très qualitatifs. Sur l’Anse Vata, il existe également une surveillance de la zone par bateau c’est très appréciable/rassurant pour les pratiquants mais je ne connais pas vraiment les modalités (jour et heure de couverture). Et enfin il y a eu les prélèvements à des fins de régulation.


Selon moi, ce qui devrait être engagé rapidement, c’est une étude pour dénombrer les requins, les espèces, leur comportement, leurs habitudes en fonction des saisons et des conditions météo sur les zones de fréquentation et en particulier sur les requins tigres et bouledogues. Les résultats de ces études devraient être partagées, notamment avec les pratiquants et si des densités anormales ou problématiques de requins potentiellement agressifs étaient mises en avant, alors une régulation pourrait être envisagée.
Je pense que le risque requin peut également influencer l’attractivité du territoire. C’est un choix de marketing territorial. Si on considère que la Nouvelle-Calédonie veut miser sur ces activités nautiques, parce que la Nouvelle-Calédonie est un des hotspots mondiaux des sports de glisse, que l’on considère que c’est un vrai atout qu’on veut encourager, alors il faut accompagner la pratique et rassurer les pratiquants.
Je suis à la fois pratiquant et très sensible au renforcement de l’attractivité de la Nouvelle-Calédonie, aussi je considère qu’il faut consacrer des moyens significatifs pour atténuer ce risque requin, parce qu’une attaque de requin fracasse l’image d’un territoire. En 2023 après les trois attaques successives à l’Anse Vata, le secteur touristique a été affecté. Pour tous les professionnels en lien avec ces activités, les crises requins ont été des crises économiques.
Chaque calédonien a un avis sur le développement du tourisme, personnellement je crois que la Nouvelle-Calédonie possède des atouts exceptionnels pour attirer les passionnés de sports de glisse : un lagon unique, des conditions de vent remarquables et une diversité de spots qui permettent de pratiquer le wingfoil, le kitesurf, le windsurf ou le surf dans des paysages extraordinaires. Attirer ces pratiquants, c’est miser sur un tourisme actif, fondé sur la découverte et le respect de notre patrimoine naturel. Ces visiteurs viennent avant tout pour vivre leur passion, souvent en petits groupes et sont particulièrement sensibles à la préservation des milieux dans lesquels ils évoluent. C’est aussi l’occasion de faire découvrir la Nouvelle-Calédonie autrement, à travers ceux qui la pratiquent au quotidien et qui sont fiers d’en partager les richesses. Nous avons tout pour devenir une destination de référence des sports de glisse mondiale. J’ai compris que les organisateurs d’événement majeur comme le Défi Wind (événement de notoriété mondiale) avaient été fascinés par les conditions que pouvaient offrir ce territoire et étaient intéressés par l’organisation d’évènement majeur ici, mais le risque requin est un frein à ces potentialités.

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Et justement, quel message souhaiterais-tu faire passer sur l’attractivité du territoire ?
Les politiques ont bien conscience que l’attractivité est un sujet majeur pour restaurer la prospérité du territoire. Les acteurs économiques souffrent d’un manque d’activité lié à un manque de consommateur et nous avons un problème de masse critique pour amortir nos outils de production. Aujourd’hui des efforts et des actions inédites sont engagées par les collectivités pour développer cette attractivité et personnellement je pense que le risque requin peut l’affecter.
Les nouvelles générations sont de plus en plus sensibles à l’équilibre vie pro / vie perso et cherchent un cadre de vie où ils pourront pratiquer leur passion.
La pratique des sports de glisse explose partout dans le monde, les spots sont souvent saturés. En Nouvelle-Calédonie, nous avons tout : des spots exceptionnels, en plein centre-ville, à 20 minutes de son logement ou de son travail, des conditions météo favorables et la possibilité de concilier cette pratique avec des jobs passionnants. Je pense que le risque requin est un caillou dans la chaussure de l’attractivité.
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Quels conseils donnerais-tu à un pratiquant qui débute ou qui reprend après une frayeur ?
Je n’ai pas forcément de conseil à donner. On est tous différents et on ne le reçoit pas du tout de la même façon. Sans doute que ça peut être vécu comme un trauma quand on se fait attaquer. Pour moi, le plus gros trauma, a été de me dire que ça condamnait peut-être ma pratique et ça me rendait très maussade. Les gens qui pratiquent sont en général accros, c’est une activité dans laquelle on prend un plaisir difficilement compréhensible par ceux qui ne la pratiquent pas, qui peut créer de gros décalages dans des parcours de vie, mais c’est vraiment quelque chose d’exceptionnel en termes de ressenti et d’émotion. L’idée que j’allais peut-être devoir arrêter certaines pratiques, j’y pensais tout le temps dans les jours et les semaines qui ont suivi. Je ne pensais pas à la rencontre ni au traumatisme de l’attaque. C’est ça qui m’a vraiment affecté.

Je n’ai donc aucun conseil à donner, chacun le vit comme il peut. Moi, dans le rapport bénéfice-risque, je trouve aujourd’hui plus d’intérêt à continuer la pratique, en ayant pourtant vraiment conscience du risque et en le redoutant. Comme je l’ai dit, il n’y a pas un jour de pratique, pas dix minutes de pratique sans y penser. Mais le plaisir est plus fort. Je trouve par ailleurs dommage que mes enfants ne pratiquent pas de sport de glisse. C’est une génération qui a été un peu sacrifiée avec le risque requin. Aujourd’hui, quand on regarde sur l’eau, il y a peu de jeunes. Les anciens qui pratiquaient avant les attaques étaient tellement passionnés qu’ils ont parfois poursuivi leur activité malgré le risque, mais les jeunes qui n’avaient pas eu la chance de gouter et de se faire prendre par cette passion ne pratiquent quasiment pas, alors que c’est une activité tellement chouette. C’est malheureux.
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Penses-tu que l’on peut cohabiter avec les requins et à quelles conditions ?
Le requin est dans son élément, c’est incontestable. On a la chance, en Calédonie, d’avoir un environnement sous-marin hyper préservé et c’est peut-être aussi pour cela qu’il y a un risque requin ! Quand on voit les pays où l’on a pêché à la dynamite, qui n’ont plus de fonds sous-marins, il y a beaucoup moins de risque requin…
Je pense aussi que l’on a parfois des concentrations d’espèces qui sont peut-être problématiques. Y a-t-il des comportements anormaux ? Y a-t-il une densité trop importante d’espèces dangereuses, en particulier de bouledoguesou de tigres ? J’aimerais être rassuré par des études.
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