À l’occasion de la conférence EGC 2026, Loïc Salmon, maître de conférences en informatique à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, a été distingué pour ses travaux consacrés à la prédiction des actes de piraterie maritime. En croisant près de 40 ans de données et 16 000 incidents recensés à travers le monde, il montre qu’il est possible d’anticiper l’évolution des zones à risque grâce à des modèles d’analyse spatio-temporelle. Sans prétendre prédire une attaque précise, son approche permet d’identifier des tendances (hausse ou baisse des actes) et d’ouvrir des perspectives concrètes pour la sécurité maritime, les autorités et les armateurs…

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Bonjour Loïc, et bienvenue sur NeOcean ! Avant tout, toute la rédac’ te félicite pour le prix que tu as reçu ! Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

La conférence où ces travaux ont été publiés est la référence, en France, dans le domaine de la fouille de données et de l’intelligence artificielle. Rien que le fait d’y être sélectionné constitue déjà une vraie reconnaissance. Je pense que ce qui a particulièrement plu, c’est le cas d’application. Beaucoup de travaux présentés sont très théoriques et ne sont pas toujours reliés à une situation concrète. Dans mon cas, il s’agit d’un sujet très opérationnel, avec un véritable enjeu derrière. Par ailleurs, le volume de données que j’ai traité n’est pas si important que ça et malgré cette contrainte, j’ai réussi à produire des prédictions sur un cas concret. Je pense que c’est cet équilibre entre complexité scientifique et application concrète qui a fait la différence. Je suis aussi fier qu’étonné !

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Ta recherche porte donc sur la prédiction des actes de piraterie maritime. Concrètement, est-il vraiment possible d’anticiper la piraterie en mer ?

Il faut être clair, je ne peux pas prédire qu’un bateau précis va faire une attaque ou sera attaqué. Par contre, je peux analyser les zones de piraterie. Si, sur une zone donnée, on observe une succession d’attaques sur plusieurs périodes, par exemple une augmentation progressive sur deux ans, il est possible d’identifier une tendance. Est-ce que le phénomène est en hausse ? ou en baisse ? C’est exactement ce que je fais. C’est-à-dire que pour chaque zone géographique, j’essaie de prédire s’il y aura une augmentation ou un déclin du nombre d’actes dans une zone. Ça peut ensuite aider les autorités maritimes à adapter leurs décisions : positionner des patrouilles, recommander aux navires d’éviter certaines zones, etc. pour éviter une attaque.

Méthodologiquement, je “rejoue” l’histoire. J’utilise 40 ans de données, puis je me place dans le passé. Par exemple, je prends toutes les attaques jusqu’en 2023 et je tente de prédire 2024. Selon mes tests, j’obtiens des résultats autour de 60 à 70%. Si on se dit que 50%, c’est une chance sur deux, là, je fais un peu mieux. C’est déjà mieux que rien ! Concernant les données récoltées jusqu’en 2024, elles n’ont pas encore été testées pour prédire 2025. Je me suis justement attelé à essayer de les collecter. En termes d’actes, on sait qu’il y a eu un pic très marqué autour des années 2010, notamment avec les attaques en Somalie. Ensuite, les actes ont baissé. À priori, on observe une reprise ces deux dernières années, mais je n’ai pas encore joué avec ces données en détail.

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Mille millions de mille sabords ! © Loïc Salmon

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Tu démontres que les zones de piraterie ne sont pas figées mais évoluent dans le temps. En quoi est-ce un point important pour les autorités maritimes ?

Pour l’instant, mes travaux sont encore au stade exploratoire. Je n’ai pas encore pris contact avec les autorités maritimes. Mais à terme, ça pourrait évidemment les intéresser. Un point essentiel est la question de la résolution géographique. Je découpe l’espace en grandes cellules et plus elles sont grandes, plus la prédiction est fiable. À l’inverse plus elles sont fines, plus la qualité de ma prédiction diminue. À petite échelle, je ne peux pas prédire précisément le nombre d’attaques, je peux seulement anticiper une tendance, à la hausse ou à la baisse.

L’idée est donc de travailler à différents niveaux de résolution pour répondre à différents besoins. Si on prend l’exemple de la Somalie, en découpant les données par périodes de cinq ans, on observe très bien l’évolution. Il y a eu peu d’actes au début des années 1990, une montée progressive avec une forte intensification dans le chenal, un pic majeur dans les années 2010, puis un déclin après la mobilisation internationale et enfin, récemment, une concentration plus restreinte des incidents. Les grandes zones restent globalement les mêmes : Golfe d’Adendétroit de Malacca, certaines zones d’Amérique du Sud ; mais à l’intérieur de ces foyers, les zones précises ciblées fluctuent. Concrètement, mon mécanisme est simple ! Je découpe l’espace en cellules, je compte le nombre d’attaques à chaque période, puis j’essaie de prédire la valeur suivante. Si j’ai cinq, puis dix, puis douze attaques, je tente d’anticiper la prochaine valeur. Et je fais ça pour chaque cellule, à l’échelle mondiale. Ce que je n’ai pas encore fait, et qui serait intéressant, c’est de zoomer sur des zones à forte densité. Je n’ai pas, par exemple, réalisé de focus spécifique sur le Pacifique.

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Pris la main dans le sac… © OPS

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Tu as analysé près de 16 000 incidents entre 1978 et 2024 ! Que racontent ces données sur l’évolution mondiale de la piraterie ?

D’abord, il a fallu les rassembler. Les données proviennent de trois sources différentes, et personne ne les centralise. Le travail de collecte et de croisement a donc été compliqué. Il existe aussi des biais. Dans les années 70/80, je pense que beaucoup d’actes n’étaient probablement pas déclarés. Il peut également exister des non-déclarations liées aux assurances. Malgré tout, comme je disais certaines zones sont clairement identifiées : Amérique du Sud, Golfe d’Aden, détroit de Malacca, etc. Les grands foyers restent relativement stables dans le temps, mais les pratiques évoluent. Les autorités adaptent leurs consignes, et les pirates s’adaptent en retour.

Aujourd’hui, il est très simple de capter le trafic maritime. Avec une simple antenne VHF à trente euros, on peut déjà recevoir les positions des navires aux abords de Nouméa. Pour des pirates, l’accès à l’information n’est donc pas compliqué. Une petite antenne, une petite plate et hop, on fonce les attaquer ! À l’époque de la Somalie, une consigne était donnée de couper les transpondeurs pour éviter d’être repéré. Et on peut en effet observer une extinction visible à cet endroit-là pour cette période. Mais je pense qu’il est aujourd’hui plus facile pour des pirates de localiser et attaquer des navires qu’auparavant.

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Debrief de toutes les attaques © Loïc Salmon

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Est-ce que ce modèle pourrait servir pour d’autres problématiques maritimes : les attaques de requins, les accidents, les trafics, etc ? 

La limite principale reste toujours la même : la quantité et la qualité des données. Même pour la piraterie, le nombre d’incidents reste relativement faible à l’échelle mondiale, ce qui limite la précision des prédictions.

Pour les attaques de requins, Dieu merci, les cas restent rares. On ne disposerait probablement pas d’un volume suffisant pour faire des prédictions solides. Mais s’il y avait assez de données, je pourrais imaginer identifier des zones ou des périodes à risque. La pêche illégale est un sujet particulièrement intéressant, d’autant plus qu’elle semble liée à la piraterie dans certains contextes… Dans des pays pauvres, lorsqu’on restreint l’accès à certaines zones de pêche, certains peuvent se tourner vers d’autres activités, y compris des attaques de navires. Concernant les trafics de stupéfiants, je pense qu’il n’y a pas assez de données. On ne connaîtrait que les endroits où ils ont été arrêtés. Je regarde également les données d’accidents en mer. Là, la logique serait un peu différente car il s’agirait sans doute davantage d’un phénomène spatial que temporel, avec des ports ou des zones plus accidentogènes.

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Tes travaux pourraient-ils permettre d’intervenir à différents niveaux ?

Oui, selon l’échelle à laquelle on se place : État, coalition d’États, etc. C’était tout l’intérêt de travailler à différentes résolutions. On ne prédit pas à la même temporalité selon l’échelle, et les moyens qu’il faut mettre en œuvre ne sont pas les mêmes. Idéalement, on aimerait pouvoir prédire quasi en temps réel et dire qu’il existe un risque dans les prochains jours. À l’instant T, je ne peux pas le faire. Si j’avais accès aux données de trafic maritime ou à des données radar en temps réel, on pourrait déjà détecter certains comportements suspects. Mais pour l’instant, on en est encore loin.

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Parez à mouiller, à virer ! © Europe 1

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Pourrait-on imaginer dans un futur proche, un système capable d’alerter en amont sur l’émergence d’une zone à risque ?

Oui, c’est précisément l’un des objectifs de mes travaux. J’analyse ce qui s’est produit sur différentes périodes et j’essaie de prédire l’évolution sur les trois mois suivants. Combien d’attaques ? Comment ça va évoluer sur telle ou telle zone ? Si le système est pérennisé et qu’il intéresse les autorités maritimes, il pourrait être utilisé. Mais ça pourrait aussi intéresser les compagnies de fret, comme CMA CGM ou d’autres. Derrière les actes de piraterie, il y a des rançons, des retards, des coûts financiers importants au-delà du coût humain. Dans le Pacifique, en tout cas pour la Nouvelle-Calédonie, il n’y a pas de phénomène majeur. Les zones les plus actives restent l’Asie du Sud-Est, certaines parties d’Afrique et d’Amérique du Sud.

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Un dernier mot pour la route ? 

Ce travail reste préliminaire. Pour l’instant, je n’ai joué qu’avec les coordonnées GPS et la date des attaques. Mais il y a en fait bien plus d’informations que je n’utilise pas : le type d’arme utilisée, la situation du navire (au port, en pêche, en navigation), le mode opératoire, etc. À terme, l’idée serait de croiser ces éléments pour adapter les mesures de protection. Par exemple, si dans une zone donnée les attaques sont plutôt aux couteaux, il suffit de prendre deux ou trois armes. Si à l’inverse, je vois qu’il y a une zone avec des actes plus violents, peut-être qu’il faudra faire appel à une milice privée ou une escorte. 

Il serait aussi intéressant d’intégrer des facteurs socio-économiques des pays limitrophes des attaques. Crises politiques, instabilité, pauvreté, etc. sont des éléments qui peuvent influencer l’évolution des phénomènes. Il reste donc énormément à faire. À ma petite échelle, j’aimerais déjà pouvoir échanger avec le Centre Opérationnel de Surveillance (COS) ici. Les travaux ont aussi été menés avec un collègue de l’École de la marine marchande. Il est associé à l’Institut de recherche de l’École navale, ce qui me permet de toujours avoir un petit de lien là-bas.

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