On imaginerait les eaux du Pacifique comme les derniers sanctuaires d’une mer encore intacte. Une eau translucide, des récifs colorés, de beaux et gros poissons fraîchement pêchés et consommés presque aussitôt. Pourtant, même ici, le plastique s’est invité à table. Une étude scientifique publiée le 28 janvier 2026 dans la revue PLOS One, révèle que près d’un tiers des poissons analysés dans plusieurs pays du Pacifique contiennent des microplastiques. Invisibles, minuscules, mais bien présents, ces fragments racontent une histoire moins paradisiaque, celle d’une pollution mondiale qui n’épargne plus rien ni personne…

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A Plastic Ocean 

Publiée dans la revue scientifique PLOS One, l’étude s’appuie sur l’analyse de près de 900 poissons appartenant à 138 espèces, pêchés pour la consommation humaine autour de Fidji, Tonga, Tuvalu et du Vanuatu. Les résultats sont tombés, et 32,7 % des poissons examinés contenaient au moins un microplastique dans leur organisme. Un chiffre inférieur à la moyenne mondiale estimée à environ 49 %, mais loin d’être rassurant pour autant… Car derrière cette moyenne, se cache une réalité très contrastée selon les territoires. Aux Fidji, les chercheurs ont retrouvé des microplastiques dans près de 75 % des poissons analysés. À l’inverse, au Vanuatu, seuls environ 5 % des poissons en contenaient. Une différence qui a surpris les scientifiques eux-mêmes. 

Amanda Ford, co-autrice de l’étude et maître de conférences en sciences marines à l’Université du Pacifique Sud, explique que ces écarts pourraient être justifiés par des pratiques de gestion des déchets différentes, mais aussi par les courants océaniques, capables de réunir ou au contraire d’éloigner la pollution plastique.

« Alors que les niveaux de microplastique dans les poissons du Pacifique sont généralement plus faibles que dans de nombreuses régions industrialisées, les communautés du Pacifique dépendent beaucoup plus du poisson comme source primaire de protéines. » – Amanda Ford, jamais à contre-courant

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Le garde-manger des poissons rempli de plastiques © Justin Hofman

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Poissons mode d’emploi

L’étude ne se contente pas de compter les plastiques. Elle s’intéresse aussi au mode de vie des poissons, et c’est là que le tableau se précise. Les espèces associées aux récifs, celles qui vivent près du fond marin ou qui se nourrissent d’invertébrés, présentent des niveaux de contamination plus élevés que les poissons pélagiques, vivant en pleine eau. En gros, l’écologie du poisson compte autant que la pollution environnante.

Les microplastiques, qui sont souvent des fibres issues de textiles synthétiques ou de filets de pêche, se déposent dans les sédiments et s’intègrent peu à peu à la chaîne alimentaire. Pour Jasha Dehm, chercheur à l’Université du Pacifique Sud et auteur principal de l’étude, ces résultats confirment une tendance déjà observée ailleurs dans le monde.

« Le modèle cohérent de contamination élevée dans les espèces associées aux récifs au-delà des frontières confirme les traits écologiques comme prédicteurs clés de l’exposition, tandis que les disparités nationales mettent en évidence l’échec des systèmes actuels de gestion des déchets, ou leur absence pour protéger même les écosystèmes d’îles éloignées. » – Jasha Dehm, ne croit pas au hasard

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Un reste de filet de pêche qui n’aura pêché que des déchets… © Justin Hofman

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Du plastique au menu ?

La question qui brûle toutes les lèvres reste pourtant sans réponse définitive : manger du poisson contenant des microplastiques est-il dangereux pour la santé humaine ? Pour l’instant, la prudence est de mise. Les scientifiques soulignent que les niveaux de contamination observés restent faibles dans de nombreux échantillons, et qu’il est impossible, à ce stade, de tirer des conclusions claires sur les risques sanitaires. 

« Nous devons accepter que presque dans tout, qu’il s’agisse de sel de table ou de boissons, les gens trouvent des plastiques. » – Amanda Ford

D’autres recherches menées ailleurs dans le monde montrent que les microplastiques peuvent pénétrer profondément dans les organismes des poissons, y compris dans les tissus (intestin, foie, etc), et parfois jusque dans des parties que nous consommons. Mais le lien direct avec des effets sur la santé humaine reste à établir, notamment en tenant compte des modes de préparation du poisson et des quantités réellement ingérées.

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Quand on dit « microplastique », c’est vraiment « micro » © Alexander Stein

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Comme un poisson dans l’eau

Dans le Pacifique, le poisson n’est pas qu’un aliment. C’est un pilier culturel, économique et nutritionnel. Les communautés insulaires dépendent bien plus de la pêche locale que dans les pays industrialisés. La présence de microplastiques dans ces ressources menace donc bien plus qu’un simple plat de poisson, elle remet en question des modes de vie entiers.

À l’échelle mondiale, le Programme des Nations unies pour l’environnement estime que 75 à 199 millions de tonnes de plastique se trouvent déjà dans les océans. Une masse qui continue de croître, année après année. Les chercheurs alertent également sur la vulnérabilité structurelle des États insulaires, souvent confrontés à des systèmes de gestion des déchets limités et à une urbanisation rapide, qui accentuent le risque de pollution plastique locale. 

 « La domination des fibres dans ces échantillons remet en question l’hypothèse selon laquelle les déchets marins sont uniquement un problème visible de gestion côtière ; cela indique une infiltration omniprésente de contaminants textiles et d’équipement dans l’alimentation même de nos communautés. » – Rufino Varea, chercheur à l’Université du Pacifique Sud

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Une bouteille plastique comme nouvel habitat pour des ectoproctes, des nudibranches, des crabes et des cirripèdes © Justin Hofman

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Rien ne se perd, tout se retrouve

La présence de microplastiques dans un poisson sur trois dans plusieurs pays du Pacifique illustre une réalité simple mais qui inquiète, celle que la pollution plastique est désormais planétaire, même dans des zones isolées…

Si l’on ne peut pas encore affirmer avec certitude que manger du poisson comporte un risque majeur pour notre santé, les signaux d’alarme sont suffisants pour repenser nos politiques de gestion des déchets, de production plastique et de sécurité alimentaire. Alors chers amis lecteurs, petit reminder : ce que nous jetons finit toujours par revenir, parfois là où on l’attend le moins.

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